Dr Albert Moukheiber

Prestige N°1, Juin 1993

Le vieux Lion solitaire nous confie ses amours: «Que serait l’homme sans l’amour d’une femme?»

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Albert Moukheiber est devenu le symbole marginal, parce que désormais unique dans notre société libanaise, de l’homme politique qui ose encore dire non.

«Je suis né le 15 mars mais j’ai oublié l’année». Regard espiègle, yeux bleus qu’il tient de son père…«qui ont fait beaucoup de victimes et continuent à en faire…» Albert Moukheiber est de ces caractères forts qui vous ôtent toute méfiance dès la première approche. Une intelligence vive, un mélange de bravoure et de générosité, un franc-parler doublé d’une finesse de propos et d’une bonne dose d’humour et puis surtout un quelque chose de «Gavroche» qui n’a pas pris une ride, malgré les années. L’avant-dernier d’une famille de dix enfants, Albert est né à Beit Mery dans la «tribu des Moukheiber» dit-il. Très jeune, il voue déjà un attachement total à sa mère, Catherine. «Elle nous a inculqué grâce à un exercice rigoureux, devenu le rituel du dimanche, le don de la parole…Je n’ai jamais rédigé mes interventions de parlementaire. Je dois à ma mère d’être l’orateur que je suis». Son père après avoir été professeur d’arabe à l’école des «Friends» à Broumana, où d’ailleurs Albert poursuit ses études primaires, s’occupe de commerce de grains, sans pour autant délaisser, bien au contraire tout ce qui a trait aux œuvres sociales établies alors par les protestants quakers, à l’époque très actifs au Liban et en Syrie. Le jeune Albert est ensuite inscrit au Lycée français. Pourquoi pas chez les jésuites? Albert Moukheiber me répondra en faisant l’éloge, sincère, des Jésuites. «Le recteur de l’U.S.J., le Très Révérend Père Ducruet se dépense entièrement pour le Liban… il m’est arrivé un jour de le rencontrer et je lui ai dit qu’il était mon candidat pour la Présidence de la République». La politique, nous y voilà de nouveau. Dr Albert enchaîne en disant son estime également pour les grands missionnaires de l’Université Américaine, à leur tête «Bliss» qui était un exemple de moralité et d’éthique, «à l’heure actuelle la réalité politique américaine est loin de nous fournir des Bliss…mais Warren Christopher semble bien disposé à l’égard du Liban».

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La maison natale de Dr Albert Moukhaiber à Beit Mery.

LES AMOURS DE LAUSANNE. «Je considère la Suisse comme ma seconde patrie» et pour cause! C’est à Lausanne où son frère aîné-premier ingénieur électricien du Liban- est établi, ayant épousé une fille du pays, qu’Albert décide de continuer ses études de médecine générale. En 1935, il y avait à Lausanne tout ce qui manquait au Liban. Tous les attraits d’une vie universitaire. «Je ne peux oublier mes camarades…le plaisir intarissable de fouiner dans les bibliothèques…le marché des saucisses paysannes-parce que précise A. Moukheiber, je suis un gourmet». Lausanne c’est d’abord le souvenir des filles…et d’un premier amour: Valentine Velover. Ils ne se quittent plus et pour l’accompagner à ses cours de littérature, Albert entame des études de Sciences Politiques – qu’il n’achèvera d’ailleurs pas, trop pris par la médecine- «mon attachement était très fort, j’étais jaloux et très possessif…». «A présent je ne m’attache plus de la sorte, c’est pour cela que je ne suis pas gauchissant!» Son séjour en Suisse est entrecoupé d’un an de stage à Vienne. L’Autriche «un pays délicieux…j’étais fasciné lorsque je me rendais à l’Opéra et observais tous les Autrichiens attentifs à suivre dans leurs cahiers de musique et moi j’avais un peu honte, j’étais là comme quelqu’un qui ne sait pas lire…en fait j’étais entraîné dans le tourbillon de tout un peuple…la musique n’a pas occupé une première place dans ma vie». Pourtant il a souvent du plaisir à écouter la cinquième symphonie de Beethoven, admire Fayrouz et Oum Koulsoum. Et s’il vient de découvrir la «superbe voix» de sœur Marie Keyrouz, il est un talent devant les performances duquel il s’incline, l’inoubliable Herbert von Karajan: «cet homme là avait une étincelle de génie».

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Souvenir du bal «Minerva» à Beau Rivage Palace à Lausanne. A sa droite, son premier amour Valentine Velover.

POUR L’AMOUR D’UNE FEMME. Quand vous l’interrogez sur ce qui a occupé la première place dans sa vie il n’hésite pas à vous répondre: «ma sentimentalité et mon amour pour les femmes…parfois je me demande que serait l’homme sans l’amour d’une femme…à quoi aurait-il pu s’intéresser vraiment…d’ailleurs s’il y a une seconde face de l’opposition (politique) c’est bien un loyalisme pour la femme». Il aurait aimé se marier et avoir une famille de 8 enfants. «En amour, je n’ai pas de juste milieu… Ce sentiment représente l’apogée et le sublime de l’âme humaine. A chaque fois c’était – c’est – le grand amour et donc la crainte de faire de la peine». Mais il y a les non dits parce que l’on ne peut parler facilement des choses qui nous ont touché le plus, qui ont forgé notre intériorité. Au cours de toutes nos discussions, j’ai eu en face de moi un homme égal à lui-même. Seulement à deux reprises l’émotion prendra toute la place, révélant le caractère entier de mon interlocuteur. Albert Moukheiber est, comme on se l’imagine, l’homme d’un seul sentiment. «Un jour j’étais dans ma clinique à Gemmayzé…quelqu’un m’a téléphoné pour me proposer d’engager une infirmière polonaise qui voulait travailler…dès que je lui ai ouvert la porte…elle s’est dit: celui là ne me laissera pas tranquille. Elle avait raison. Si j’étais dans un autre pays je l’aurais peut être épousée… Elle s’est installée ensuite aux Etats-Unis…J’ai toujours de ses nouvelles par l’intermédiaire de mes neveux résidant en Amérique…Elle était vraiment très belle».

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LES AMITIES DU VIEUX LION. Le «vieux Lion», profondément solitaire croit fermement à l’amitié. Plus jeune, il fréquentait surtout des amis journalistes: Marc Riachi, Mohamed Baalbaki, Louis el Hage, Ghassan Tuéni, Georges Naccache. «Marc Riachi et son père Iskandar, fondateur du quotidien «le journaliste errant», et surnommé à juste titre le «Voltaire de l’Orient», étaient des existentialistes avant l’heure…Je crois que le père de Marc ainsi qu’Emile Lahoud ont devancé Sartre à cet égard». «Marc s’insurgeait contre tout le conventionnel établi dans la société libanaise… J’avais une grande amitié pour Georges Naccache, il dépassait les autres, il était très objectif et rendait justice à l’action politique des hommes». Albert Moukheiber n’hésitera pas à témoigner de son amitié et courir au secours de Mohamed Baalbaki, Assad El Achkar, Antoun Saadé, Chawki Khairallah condamnés pour avoir, sous le mandat de Fouad Chehab, comploté contre l’Etat. Il s’active alors avec un groupe d’amis dont Ghassan Tuéni pour faire venir de Paris le grand pénaliste de l’époque Maurice Garçon n’hésitant pas à le payer de leur propre argent, pour assurer aux putschistes la meilleure défense qui soit. Il faut voir là un autre trait du caractère de Dr Moukheiber farouchement attaché au respect du droit et de la justice. Albert Moukheiber n’a pas «accumulé» une fortune personnelle grâce à ses services rendus à la médecine. Dr Albert, et ce n’est pas lui qui vous le dira, n’a jamais accepté de toucher un sou des pauvres gens. En 1958, ministre de la Santé, il est le défenseur du slogan- établi par décret- «le malade n’a pas d’identité»…Parce qu’Albert Moukheiber est d’abord un humaniste. «En principe, je suis pour l’Etat de droit et quand je vois un homme qui respecte et défend les Droits de l’homme il a mon admiration». Et de nous citer en exemple l’ancien ambassadeur de France au Liban, M. René Ala: «c’est un grand ami… nous nous écrivons souvent». Une fois de plus, retour à la politique…sur ce terrain là qu’en est-il de l’amitié? «Bien sûr …J’ai plusieurs amis en politique…mais mon état d’âme actuel est de ressentir une amitié pour ainsi dire pour le peuple, les travailleurs, les paysans…les illettrés. Cette catégorie de classe me récompense. Ces gens qui se fient à leur élan naturel ont de l’amitié pour moi».

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Profondément solitaire, Albert Moukheiber croit fortement à l’amitié. Sur cette photo, on le voit en compagnie de M. Baalbaki, président du Syndicat de la presse.

UN ADEPTE DU BONHEUR SIMPLE. Malgré l’enthousiasme d’Albert Moukheiber pour les idées qu’il défend, ainsi que la jeunesse de ses sages propos et la vivacité de son action, l’homme est d’une sérénité remarquable. Le sobre, le simple et le naturel l’attirent. «J’aime la campagne, la lecture et surtout les animaux. Leur relation avec l’homme me donne à réfléchir. J’essaie toujours de découvrir leur psychologie. Il faut avoir visité la ferme de Dr Albert à Aïn Saadé pour évaluer à sa juste mesure, son attachement aux animaux. «J’avais réuni là, une sorte d’Arche de Noé du monde animal…mais la guerre a tout anéanti».

MES LOISIRS. La lecture occupe souvent ses soirées: «Je lis presque chaque soir, un livre ainsi que la presse étrangère surtout le Monde, le Point, l’Express ou encore le Nouvel Observateur». C’est l’histoire ancienne ainsi que les nouvelles approches philosophiques qui captent son intérêt. Il reconnaît avoir une préférence pour ces deux philosophes français que sont Jean-Paul Sartre à cause de son «humanisme» et André Glucksmann, «parce que je me sens proche de ceux qui s’insurgent contre les choses conventionnelles en avançant leurs propres nouveaux aperçus-André Glucksmann s’est notamment illustré ces dernières années par la publication d’un livre, véritable pamphlet, sur le système socialiste français, intitulé «La Bêtise». Parmi les intellectuels libanais contemporains, «j’aime la façon d’analyser de Georges Corm et ses écrits publiés dans «les Cahiers de l’Orient» même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il dit je trouve qu’il a un «look» différent des autres». L’œuvre de Marcel Proust et les poèmes de Nadia Tuéni figurent en tête de ses livres de chevet. «Nadia…un être exquis qui savait employer objectivement toutes les ressources de son imagination et de sa sensibilité au service d’une œuvre poétique, qui n’a de cesse de susciter en nous l’émotion la plus intense».

L’ITINERAIRE POLITIQUE D’UN TRUBLION FORT DE SA VERITE. «On a rendu les gouvernants prétentieux et égoïstes à force de craindre leur pouvoir, de les courtiser et de se prosterner devant eux en bredouillant: oui monsieur, non monsieur, absolument monsieur, je suis d’accord avec vous…» Yukio Mishima.

«Avoir du caractère-écrit Jean Paul Kauffmann- c’est ne pas accepter l’inévitable, ni faire comme si. Avoir du caractère, ce n’est pas, conformément à l’idée reçue, suivre son tempérament mais ses principes». Faire ce que l’on doit faire, telle a toujours été la devise d’Albert Moukheiber. Il commence tôt sa carrière politique et à 25 ans adhère au «Bloc national» d’Emile Eddé dont il épouse les idées patriotiques «Emile Eddé était d’une honnêteté exemplaire…intraitable sur les principes». Epris de démocratie, Moukheiber finit par quitter le Bloc national ce qui ne l’empêche pas de conserver une profonde amitié avec le Amid. «Raymond et moi nous nous ressemblons. Nous avons une même conception du droit et de la justice. Nous sommes toujours en contact…Le seul conflit entre lui et moi c’est son installation à l’Etranger». En 1957, Albert Moukheiber remporte pour la première fois, les élections face à Gabriel Murr. «Même s’il n’est pas conscient, le peuple garde dans son inconscient une image de ce que doit être la politique…aucun homme politique ne peut réussir s’il ne recherche pas la vérité», c’est ainsi qu’Albert Moukheiber conçoit la députation, c’est ainsi qu’il la vivra. Il devient ministre de la santé pour la première fois sous le mandat de Camille Chamoun «Faisant abstraction des derniers événements du Liban, Chamoun était un véritable homme d’Etat. Nous étions proches et lorsque j’étais en charge du Ministère des Affaires Etrangères sous son mandat, il aimait toujours à me consulter». Albert Moukheiber continue à se souvenir…l’émotion dans la gorge et les yeux embués de larmes. «20 jours avant sa mort, Camille est venu me rendre visite et m’a dit: je suis venu te présenter mes excuses…c’est toi qui avait raison Albert, la guerre du Chouf a été une fatale erreur». La diplomatie libanaise doit à Moukheiber l’élection aux Nations Unies de Charles Malek. « Ma relation avec le président Sleiman Frangié était excellente et l’est restée jusqu’à la dernière minute. Frangié était un homme sincère qui incarnait à sa façon les traditions libanaises».

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Albert Moukheiber avec le Patriarche Méouchi.

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De droite à gauche: K. Abou Hamad, A. Moukheiber, S. Salam, président S. Frangié, F. Ghosn, K. El Khalil, S. El Ali et F. Naffah.

OSER, ENCORE ET TOUJOURS. Si vous l’accusez d’être devenu le «M. Non» du Liban, parce que le non lui colle à la peau et qu’à dire oui il perdrait sa crédibilité, ce tempêteur contre les occupations du pays, à l’indomptable courage, passionnément humain, vous rétorque: «Même simulé sous les déguisements les plus séduisants, le crime est toujours le même…il faut savoir dire non… pourquoi Charles de Gaulle est devenu un exemple? «Parce qu’il a osé dire non quand la résistance s’imposait et que par son ambition, soutenue malgré les difficultés rencontrées, il a élevé la France au rang de grande puissance». Un autre grand monstre de l’Histoire qu’il admire, Winston Churchill. Comme lui, il aime la bataille au Parlement. Toute sa vie est celle d’un lutteur, qui a pour idéal l’édification d’un Liban à la hauteur de ses songes…mais «peut être que je demande l’impossible». NAYLA ABI KARAM