Gabrielle Chanel

 

Prestige Nº1, Juin 1993

Retracer les lignes de sa destinée, c’est rentrer dans la légende d’un personnage fabuleux, à la fois secret et spectaculaire. Son image reste immuable, comme si le temps n’ avait aucune prise sur elle

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© Chanel/Horst

Née le 19 août 1883 à Saumur, Gabrielle se retrouve dans un orphelinat. A l’époque où les femmes sont encore toutes en rondeurs sucrées, Gabrielle est une jeune fille mince, brune, à la fois ardente et farouche. En 1908, la jeune femme de 25 ans rencontre Etienne Balsan. Issu de la grande bourgeoisie, il l’amène dans sa propriété près de Compiègne, où elle y fera l’apprentissage de la liberté. Pourtant, la douceoisiveté dans laquelle elle baigne ne la satisfait guère. Boy Capel, joueur de polo et brillant homme d’affaires, ami du roi Edouard VII comme de Georges Clémenceau, vit avec elle une passion ardente. Il lui permet de s’installer modiste à son compte, lui commanditant à Deauville la première boutique Chanel. Ceci lui permet d’acheter des Galeries Lafayette des douzaines de chapeaux de paille qu’elle décore avec un goût parfait. Plus encore. En pleine guerre, la pénurie aidant, elle achète un vieux stock de Jersey Rodier. Une matière molle qu’on réserve jusque là aux sous-vêtements masculins et dans laquelle Gabrielle va tailler ses premiers vêtements. Lâches, désinvoltes, peu structurés, leur souplesse totalement inconnue jusque là inaugure le «Sports Wear».Elle obéit de la sorte aux exi- gences d’une femme amenée, les hommes au front, à prendre des responsabilités.Plus actives, les femmes de l’époque exigent des jupes plus courtes, des ornements plus légers, des chapeaux plus simples. En 1915, elle installe à Biarritz sa seconde boutique. Aux Etats-Unis, le magasin Harper’ s Bazaar publie pour la première fois l’un de ses modèles, marquant ainsi sa renommée Outre- Atlantique. En 1919, Capel meurt. Terrassée par le malheur, c’est seule désormais que Gabrielle poursuivra son irrésistible ascension. Elle se lie d’amitié avec Misia Sert, polonaise et pianiste de talent, qui l’introduira dans la sphère des artistes.

Subtil dosage de modernité et de dépouillement classique

Elle aura pour amis le célèbre fondateur des Ballets Russes Serge De Diaghiler, Nijinski, Ecrik Satie, Picasso, Stravinski, ainsi que Dimitri Pavlovitch, neveu du dernier empereur avec lequel elle aura une liaison d’un an qui lui permettra de découvrir l’art et l’âme slaves. Une vieille Russie dont elle ne cessera plus de s’inspirer dans ses tuniques, ses broderies, ses bijoux baroques ou ses parfums. lnstallée 29 Faubourg Saint Honoré, dans un luxueux hôtel, la résidence de Chanel devient au milieu des années 20 le passage obligé des célébrités de l’époque: Max Jacob, Cocteau, Raymond Radiguet. Elle connaîtra l’amour du poète Reverdy et en 1922, Cocteau, adoptant Antigone, demande à Chanel les costumes. C’est à la même époque qu’ elle lance, comble de scandale, le pantalon sur les plages. A la suite de cette période russe, elle fera la connaissance du Duc De Westminster, l’homme le plus riche et le plus impressionnant d’Angleterre. Il entretient pendant 5 ans avec Gabrielle une liaison qui prit les allures d’une véritable union. 5 années d’oisiveté qui parachèvent pour la couturière sa connaissance du grand monde. Ainsi de 1926 à 1931, la mode chez Chanel devient-elle résolument anglaise: des vestes de Tweed, des manteaux de sport, des tailleurs confortables semblent n’avoir d’autres fins que de rendre. leur simplicité remarquable. En 1926, Coco lance sa célèbre petite robe noire que Vogue -U.S.A. intitule alors la «Ford Chanel». Pour accessoiriser sa mode, Chanel lance les faux bijoux. Elle imagine la notion de «Total Look». En 1928, elle inaugure sa somptueuse villa la «Pausa», qui se situe à Roquebrune dans Le midi. L’année suivante, elle rencontre Paul lribe, dessinateur, directeur artistique et multi créatif qui devient son nouveau compagnon. Les idées de ces deux talents conjugués engendrent de nouvelles créations, notamment dans le domaine des bijoux. En 1931, Gabrielle se rend à Hollywood pour habiller plusieurs vedettes du cinéma comme Greta Garbo et Marlène Dietrich. Les caprices des stars conviennent mal à la couturière. Gratifiée par les journaux américains de «plus grand cerveau de la mode», Mademoiselle rentre à Paris. Au cours de l’été 35, lribe s’écroule, terrassé par une crise cardiaque. Malgré une position brillante, des connaissances multiples, la solitude étreint de nouveau Gabrielle. En 1936, Coco quitte son bel hôtel pour le Ritz. Puis la guerre éclate. Mademoiselle reste à Paris, puis elle se réfugie près de Pau, ensuite à Clermont- Ferrant. A la libération, elle gagne la Suisse, séjournera à Lausanne, à Ouchy, à Genève, puis dans des stations de sport d’hiver, telle Saint-Moritz. Seuls restent à Chanel ses parfums et ses lignes de maquillage. Cependant, tandis que le désoeuvrement la gagne, que la mode lui tourne le dos, elle médite son retour. Coco a 70 ans quand elle décide de présenter le 5 février 1954 une nouvelle collection. Toutefois, le défilé se solde par un fiasco complet. Mais la presse américaine fait un triomphe au «Chanel Look». Très vite, Hélène Lazareff, directrice du magazine «Elle», experte à comprendre les désirs des femmes, prône le nouveau style de Chanel. La jeune génération lui emboîte le pas. En 1959, Monsieur Stauley Neiman Marcus, propriétaire des grands magasins de mode de Dallas remet à Mlle Chanel l’oscar de la mode qui honore «la créatrice la plus importante du XXème siècle.

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Derrière la perfection du style la fragilité d’une femme

Chanel/W.Chin

Pourtant, à quatre-vingts ans passés, la mort la cueille, seule, comme par inadvertance. Ainsi, Chanel jette les bases d’un nouvel art de s’habiller. Elle a imposé beaucoup plus qu’une mode: un style, une façon de marcher, de vivre, d’être, incarnant ainsi l’esprit même du XXème siècle l’écriture d’une mode n’est plus superficialité, elle permet la libération du statut de la femme. Les arguments de sa révolution se basent sur l’architecture du manteau cavalier, d’un dépouillement d’un chic anglais ainsi que le confort des vestes en tweed. Sa première idée choc fut l’utilisation du Jersey. Plus tard devaient suivre le twinset, le cardigan, les ensembles de tricot. Un soir, elle apparaîtra à l’opéra les cheveux coupés, lançant la mode aux cheveux courts; elle descendra d’un yacht bronzée et la mode du bronzage allait devenir un culte. A la recherche de la simplicité, elle libérera la femme des corsets, des baleines etc. et lancera la robe simple noire. En 1928, elle imposera le Tweed aux couleurs chatoyantes. En 1957, pour allonger les jambes, elle invente la sandale beige à bout noir, puis elle lancera le sac en bandoulière afin de rendre les mains des femmes libres. Les plus belles femmes du monde lui resteront fidèles. La liste des personnalités habillées par Chanel reste impressionnante: Mme Chirac, Mme Kirk Douglas, la princesse de Galles, la reine Noor de Jordanie, Mme Jacqueline Kennedy Onassis, Caroline De Monaco, Mme Georges Pompidou, Mme Reagan, Mme Donald Trump, Mme Simone Veil, la Duchesse de Windsor. Et toujours dans le monde des spectacles: Isabelle Adjani, Nathalie Baye, Catherine Deneuve, Rita Hayworth, Valérie Kapriski, Madonna, Jeanne Moreau, Romy Schneider. Coco Chanel a donc imposé ce qui est devenu une référence culturelle de notre époque, elle fascine le cinéaste Stanley Kubrick, le réalisateur d’Orange Mécanique et de 2001 l’ Odyssée de l’espace qui prépare un film sur cette grande couturière. Le nom de l’actrice qui jouera son rôle reste encore secret. On parle déjà d’Isabella Rossellini, et de Demi Moore, ou de Winnona Ryder, la vedette de «Dracula» de Coppola. MAIS QU’EN EST-IL DE L’APRÈS- GABRIELLE CHANEL? En 1975 a lieu le lancement de la collection Beauté de Chanel, produits de soir et de maquillage. En 1984, la maison Chanel rend le plus bel hommage à Mademoiselle en créant «Coco». Reprenant le célèbre surnom de Gabrielle, ce parfum de haute couture dont le lancement correspond à l’arrivée de Karl Lagerfeld, marque pour Chanel le signal d’un nouveau départ. Désormais, l’après-Chanel est une réalité. Figure romanesque aussi célèbre par son catogan, ses éventails, que par son talent, Karl Lagerfeld étonne et fascine. Un prix pour la création d’un manteau au concours de l’International Wool Secretariat en 1954 lui ouvre les portes de la couture. Tout en respectant les idées fortes de Gabrielle, il a su faire évoluer la mode de Chanel. Il n’a rien renié et a tout changé en interprétant tout à sa manière, avec élégance, avec humour et un brin de provocation. «Faire un meilleur avenir, avec les éléments élargis du passé». Cette phrase de Goethe que Karl Lagerfeld cite souvent correspond à son intervention chez Chanel. Le succès que rencontrent les représentations de Karl Lagerfeld pour Chanel à l’occasion de défilés de Haute Couture, sa capacité de crédibiliser un prêt-à-porter déclinant sans faille le style de Chanel prouvent que Mademoiselle a trouvé plus qu’un successeur en Karl Lagerfeld: un authentique héritier.

8 Romy Schneider habillée par Coco Chanel.

«UNE FEMME QUI NE SE PARFUME PAS N’A PASD’AVENIR»: GABRIELLE CHANEL Si le parfum est un jus avant toute chose, au-delà de la subtile fragrance, c’est tout un imaginaire qui doit prendre forme dans son sillage. Ce parfum idéal est traduit par le N° 5 de Chanel qui est désormais entré au nombre des attributs mythiques du luxe et de séduction. C’est Ernest Beaux, un grand chimiste ayant travaillé chez Raillet à Moscou, qu’elle charge en 1921 de composer un mélange abstrait, unique et somptueux. Celui-ci imagine alors cinq variantes,  d’ une fragrance originale. Mademoiselle Chanel respire les cinq fioles que lui propose son parfumeur. Finalement, elle retient le cinquième à laquelle reste attaché le numéro inscrit sur son étiquette. Ainsi naissent les légendes, des gestes les plus simples. Révolutionnaire, ce N°51′ est dans son apparence. Rejetant les ornementations compliquées de son époque, Mademoiselle Chanel a opté pour un flacon transparent et plat, rectangulaire, d’une simplicité jamais vue. On lui taille une robe de cristal dont la ligne s’inspire des flacons de voyage. Ce parfum fait aujourd’hui partie de la collection permanente, du Musée d’Art Moderne de New York, inscrit désormais comme objet d’art, triomphe de l’éternité.  MICHÈLE SAYEGH