May Moussa

Prestige Nº4, Septembre 1993

May Moussa. Lui parler, c’est remonter le cours de quelques décennies. Retour chargé inévitablement de mélancolie et de nostalgie, direz-vous; pourtant, j’eus cet ineffable plaisir de retrouver une aquarelle vibrante de couleurs, agrémentée d’abondants traits d’esprit, le piment des gossips d’antan, les retrouvailles avec un passé, pas si lointain, si vivant encore. May Moussa, née Ghanem, épouse de l’avocat et du PDG du Casino du Liban, Victor Moussa fut elle-même, sans jamais être rémunérée, directrice des programmes du Théâtre et des relations publiques de la compagnie. Véritable chef d’orchestre de la vie mondaine des sixties, présidente de la Jeunesse Musicale du Liban, elle était l’ambassadrice de charme de son pays auprès des autres nations, la meilleure dont le Liban puisse rêver et la plus belle assurément. May fit ses études en Californie, résida chez ses oncles et de par sa mère obtint la citoyenneté américaine. Elle se distingua des autres filles trop rangées par sa beauté, la vivacité de son esprit et sa facilité de communication avec son entourage.

1 May Moussa devant son portrait fait par le peintre Edmond Soussa 2 La famille Moussa: May, Victor, Nadine et Khalil.

© Archives May Moussa

Son physique de star lui ouvrit les portes de Hollywood mais une carrière au cinéma ne réussit pas à la séduire. Son père Joseph Ghanem, homme de lettres et historien, recevait dans ses salons la haute société de Beyrouth, hommes politiques, diplomates, personnalités du monde culturel. May était toujours là, recevait, conversait avec cette indescriptible aisance des mots; la repartie facile, la parole qui charme pour une personnalité qui s’affirmait au fil des jours. Plus tard, elle tint elle-même un salon politique, rendez-vous obligé de l’aristocratie politique de l’époque. Son charisme et l’auréole de distinction qui l’entourait la rendaient la reine incontestée de toutes les soirées. Le Casino ne se contenta pas d’ouvrir ses portes aux amateurs du jeu et des loisirs mais se maintint, des années durant, un haut lieu de la culture, témoin de nombreuses représentations; y seront à l’affiche la troupe de l’Opéra de Paris, la troupe de Helen Hayes envoyée à la demande du président Kennedy et subventionnée par le gouvernement américain. Les échos des festivités, de la chaleur de l’accueil prenaient une ampleur telle qu’il devint usage de voir défiler au Casino, rois, présidents du monde entier. ..

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© Archives May Moussa

En compagnie de Johnny Hallyday.

L’élection de Miss Europe y fut organisée magnifiquement; plus d’un million de lignes relatant cet événement dans la presse internationale, les propos élogieux d’Elsa Maxwell, la redoutable columnist du New York Times, consacraient le Casino du Liban «forum» des célébrités. De cet accomplissement, les Moussa étaient les maîtres d’œuvre. Familiers du monde du show-biz, cela leur valut le détournement d’un bateau américain en croisière dans la méditerranée; à bord, une poignée de stars qui se délassaient loin du rush hollywoodien. Dans leur itinéraire, point de Liban, May et Victor Moussa feront de sorte que le bateau vienne s’ancrer au port. Les stars passeront chez nous quelques jours inoubliables. Des années 60, âge d’or du Liban, cher à toutes les mémoires, May Moussa dira: «La fête battait son plein partout, en chacun de nous». Une incroyable succession de bals où le faste et l’élégance menaient la danse. Toilettes affriolantes, tenues de rigueur, décolletés vertigineux exprimaient à merveille ce bonheur de vivre. Bibis, chapeaux et gants constituaient d’indispensables accessoires. Les Libanaises étaient belles, si femmes et offraient une image de bon goût et d’aisance tant enviée aujourd’hui. Si May Moussa s’est révélée une femme d’affaires avertie, sa maison Chantal représentant exclusivement la boutique et la parfumerie Dior, e1lene remplit pas moins son rôle d’épouse et mère de deux enfants, Khalil et Nadine mariée aujourd’hui à un diplomate américain. Maîtresse de maison accomplie, e1le possède cet art inégalé et subtil de recevoir, de créer une ambiance chaleureuse qui met ses invités au comble de l’aise. May Moussa, c’est aussi et surtout l’amie; la sincérité dans ses relations et la discrétion, qualités rares chez une femme du monde, il faut le reconnaître, suscitaient l’admiration même chez ses rivales. Claustrophobe, Maya horreur du noir, des pièces condamnées; la nature la baigne dans une tranquille euphorie, mais elle craint le soleil, si peu courtois avec la peau des femmes. Sans complexe aucun, la femme libanaise, pluriculturelle, excelle dans tout ce qu’elle entreprend. Elle reste à l’écartdu monde politique à l’instar de May’ dont le mari s’était toujours fermement opposé à une quelconque participation active à la vie politique.

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Reçue par le pape Paul VI lors de la béatification de Saint Charbel.

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Avec les Bush May a contribué à la formation d’un lobby libanais aux Etats-Unis.

May raconte.

Et c’est comme si plus rien n’appartenait plus au passé. Comme si le souvenir s’échappait enfin des mémoires.Chronique d’une vie, témoin d’un pays. Itinéraire savamment tracé d’une grande dame du Liban, le faste affriolant des sixties. Les revues et spectacles de grands artistes. Le tourbillon des années de rêve, le vertige grisant des bals, l’éclat d’une génération éprise de vie. Et pour paraphraser Saïd Akl: «Au sifflement de sa plume, l’Histoire redevient un serpent qui danse. Qui danse l’amour, qui danse les empires éteints et la faim d’un lendemain plus grandiose».

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May Moussa a droit au baisemain du président Camille Chamoun.

© Archives May Moussa

ll manque à la femme libanaise d’aller à la conquête du gouvernement… et du parlement». May n’en a pas moins contribué à la formation d’un lobby libanais aux Etats-Unis pendant les mandats de Reagan et de Bush. Sa présence affirmée dans le monde de la diplomatie lui valut d’être invitée à de prestigieuses réceptions dont celle du Général de Gaulle en l’honneur du Président Charles Hélou. Les yeux du fameux général n’ont pas résisté au profond décolleté de la robe style directoire portée superbement par May. Il s’attarda à bavarder avec elle, lui posa des questions au sujet de leur domaine de Baabdat que le général avait, parait-il, visité pendant la deuxième guerre mondiale et qui faisait fonction d’hôpital militaire à cette époque. Et May continue de raconter ses souvenirs au présent: Maître Moussa est chargé personnellement par le Chah d’Iran de régler l’affaire Chapour Bakhtiar réfugié au Liban; il s’acquitte à merveille de cette tâche délicate, et suite à ses pourparlers avec l’Etat libanais, Bakhtiar est extradé. Victor et May Moussa sont alors invités en Iran et accueillis royalement par le Chah. Cette visite fut marquée d’un incident que May évoque encore avec amusement et une pointe d’émotion: «Invitée par la Chahbanou à un thé, je m’y rendis dans mes plus beaux atours, chapeautée, gantée. Je fus reçue par le chambellan et priée d’attendre pour être’ annoncée dans un salon somptueux. Soudain, je me retrouvai étalée de tout mon long par terre, les jambes en l’air, agressée par un énorme chien. Effrayée, prise au dépourvu, je criais et sanglotais sans retenue quand deux robustes bras me soulevèrent et à ma grande honte, le rimmel coulant sur les joues, je me vis porter et calmer, par. .. Reza Pahlavi, le Chah d’Iran. Je m’évertuais à reprendre mon sang-froid et tentais furtivement de réparer les dégâts dans mon maquillage et ma coiffure, furieuse d’avoir raté mon entrée». May Moussa, une grande Lady du Liban et l’une de ses plus belles figures est omniprésente dans la société diplomatique et culturelle. Alliant un charme naturel à son esprit judicieux, elle continue de prendre part à toutes les manifestations sociales contribuant à restaurer une facette du Liban, celle qui étincelait au firmament du grand monde. May Moussa, c’est aussi la foi inébranlable en un Liban prospère dont les cicatrices n’ont fait que raffermir la détermination. Comment en douter alors que ses fils ont su, au delà des épreuves, sauvegarder farouchement leur patrimoine et surmonter les intrigues visant à la partition. Le credo de May Moussa: «Je crois au retour du Liban des années soixante, pays de l’Entente, de l’Amitié et de l’Hospitalité, au Liban, pays de la Civilisation et de la Culture. Je crois au Liban». JACQUELINE RIHANA