Saidoun La cité engloutie

Prestige Nº 118, Mars 2003

 

Cette île, grande énigme de l’histoire existait-elle vraiment ?

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© Mohamed el Sarji

 
Une énorme jarre à l’ouest de la ville entre les vestiges d’habitations et les puits.
  

Il était une fois Saïdoun, une ïle-cité perdue, disparue dans les entrailles de la mer, une îIe qui nourrit tant de légendes et suscita toutes les convoitises; on finit par croire qu’elle n’existait que dans l’imagination des historiens phéniciens et grecs, jusqu’au jour …où un plongeur découvrit tout à fait par hasard, à un kilomètre au large de Saïda, les vestiges d’une ville.

Avec la découverte de cette ville sous les eaux, c’est un pan mystérieux de notre passé qui émerge. Simon Nadim recueille les témoignages de Mohamed el Sarji et de Youssef Hourani, docteur en Histoire des Civilisations.
Enquête et reportage palpitant au cœur de la Phénicie et au fond des mers, jusqu’aux salles des antiquités orientales du Louvre.

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© Mohamed el Sarji

 
Mohamed el Sarji raconte sa surprenante découverte.
  

La découverte de Saïdoun, la cité engloutie, nous la devons à Mohamed el Sarji, président du Syndicat des plongeurs professionnels libanais, coach director du club NAUI, président du Comité du sauvetage maritime au Sud-Liban, membre de plusieurs associations écologiques dont Greenpeace. Diplômes et maîtrises universitaires des USA, en réalisation et en plongée. Plus tard, il allia ses deux passions. Mais il ignorait qu’un jour, il allait être pris d’une troisième: l’histoire de la Phénicie. Il nous raconte …

QUAND UN HOMME «PLONGE» DANS L’HISTOIRE. «C’était en 1997. Une expédition de plongée comme une autre. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle me conduirait à une découverte extraordinaire, qu’elle allait dévoiler une page d’histoire et en même temps poser une énigme, lever tant d’interrogations … Je collaborais alors avec Youssef Hourani, docteur en Histoire des Civilisations, pour la rédaction d’un scénario sur l’ancienne Tyr, c’est naturellement à lui que j’ai accouru, bouleversé, pour lui faire part de mon incroyable découverte. Au fond de la mer, des pierres, qui ne pouvaient être l’œuvre de la nature, des pierres taillées, des restes de construction, des dalles, vestiges d’une grande place, des sillons creusés en canalisations … Une évidence s’imposait: établir le lien entre cette cité engloutie et l’histoire. Et l’enquête a commencé. Dr Hourani consultait toutes les références, les citations, passait en revue tous les documents faisant mention ou allusion à Saïdoun Maritime. De chaque plongée, je rapportais des photos, des films du site. C’est sa fille Monique, intriguée par un bloc sculpté, qui a suggéré qu’il soit la représentation de la statue d’Astarté, Ce fut une révélation.» Mohamed el Sarji patienta plus de sept mois pour filmer à nouveau la statue, attendant que la végétation qui la recouvrait soit résorbée. Sarji conclut: «Après deux ans de travaux d’exploration, de documentation et d’ archivage, nous avons décidé, en 1999, de rendre publique cette découverte»

L’esprit ingénieux des Phéniciens est mis en évidence par la structure de leurs puits pour recueillir l’eau de pluie.

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© Mohamed el Sarji

 
Puits écroulé devenu grotte au fil des siècles.
 
 
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  © Mohamed el Sarji

5M DE FOND, DISTANCE A LA COTE : 1000M. «Le plus fascinant dans cette ville engloutie, ce qui m’a le plus frappé, c’est sa structure, qui révèle à quel stade avancé était parvenue la civilisation phénicienne, le planning urbaniste n’ayant rien à envier à nos villes contemporaines. La maitrise et les techniques du stockage de l’eau, première condition de survie, en particulier sur une île. Cela, les habitants de Saïdoun maritime l’avaient bien compris. La première chose que j’ai aperçue c’est la partie la plus profonde, à 10 mètres de fond, au nord-ouest du site, la présence de fosses … des sortes de failles en V dans la roche, des puits pour recueillir l’eau de pluie … qui ne pouvaient être l’œuvre de la nature, mais creusés à même le roc par la main de l’homme.

Le plus profond devait avoir 20 mètres de profondeur. Les habitants de l’île les couvraient de grosses pierres pour éviter l’évaporation de l’eau au soleil. Plus loin, je découvre des pierres empilées, taillées de main d’homme: des vestiges d’habitations …
Ce qui subsiste des maisons touchées par le séisme ? Et là,  j’ai remarqué, creusées dans le sol, des cuves, vraisemblablement destinées à emmagasiner l’eau, cette ressource précieuse, preuve du sens pratique des Phéniciens qui auraient aménagé des sortes d’ «impluviums», pièces qui faisaient partie intégrante des demeures romaines? Encore plus surprenant, en longeant la partie sud, en direction de l’est, ces sortes de pierres façonnées à la manière des tophets de Byblos, ces Beit El qui surmontent les sites funéraires phéniciens. Je me trouverais donc en pleine nécropole … Je suis ramené à la réalité à la vue d’un mur que je longeai sur 30 à 40 mètres. Et je tombai sur une formation étrange en biais. Imposante. Enigmatique. Serait-ce une ancienne sculpture? Mais cette taille, ces proportions … une statue de la grande déesse? Une sculpture d’Astarté?
Un fait est certain, ce bloc n’a jamais fait partie de la muraille. Les vestiges d’une pièce attenante, juste derrière le mur, et la présence d’une installation d’eau, sans doute pour les ablutions sacrées, me fit tout de suite penser que ce lieu était jadis un sanctuaire, un temple. Celui qu’Eshmounazor évoquait dans son épitaphe? Et ce périple sous-marin ne prend fin que pour commencer à décrypter une page encore blanche de nos ancêtres les Phéniciens. Il est aujourd’hui mandataire d’entreprendre des fouilles pour en savoir plus et rendre justice au peuple de Saïdoun.»

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© Mohamed el Sarji

A l’intérieur de chaque maison on retrouve une cuve, probablement pour recueillir l’eau
 

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© Mohamed el Sarji

 
 Vestiges d’habitations au sud-ouest du site.
 

« O COMBIEN DE LÉGENDES S‘ARENT RÉAlITÉ» ME DÉCLARE YOUSSEF HOURANI, DOCTEUR EN HISTOIRE DES CIVIUSATIONS. «Avec Jbeil et Tyr, Sidon est la cité phénicienne qui a le plus marqué l’Antiquité. On citait Saïdoun et Saïdoun la majeure … Saïdoun l’île a-t-elle vraiment existé? Dr Hourani refit une réévaluation des textes historiques. Il considère que les écrits anciens ont plus de fondement qu’on ne le croit. Et on se repose la question. Saïdoun Maritime existait-elle?

-Un texte de Tell Amarna (1370 av. J-C) décrit Saïdoun l’île comme une ville florissante et son roi faisant allégeance au Pharaon.

«Une cité insulaire prépondérante … » affirmait le grand historien Sanchuniathon, les habitants de la côte ne furent-ils pas nommés Saïdouniens dans l’ Iliade et l’Odyssée?

-Des rois phéniciens de la Cité ont déclaré avoir édifié des temples à Saïdoun ard Yam, «Saïdoun de la mer», plusieurs textes en font foi.

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© Mohamed el Sarji

Serait-ce les sculptures Beit El, tophets qui surmontaient les nécropoles phéniciennes?
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Gros plan sur le mur de la supposée chambre sacrée du temple. A droite: l’une des pièces du temple, superficie: 5mx4m.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Dalle du temple, dimensions: 1m30 x 70cm.
 
 

-Docteur Hourani cite encore … «Crains la honte, Saïdoun, car la mer ta forteresse, n’engendre point des fils et des nubiles.» Une injonction prémonitoire du prophète Elie qui s’adresse bien à une île-cité. Guerres et conflits ont marqué l’histoire antique. Mettant à profit leur suprématie militaire, des peuples allaient à la conquête de cités riches et prospères et les pillaient. L’expansion des cités côtières par les comptoirs de commerce attisaient les convoitises: Pharaons, Chaldéens, Assyriens, Perses ont mené des campagnes en Phénicie.

-Lorsque Alexandre le Grand a envahi Tyr, plusieurs milliers de rescapés de la ville, citent les textes, se sont refugiés à Saïdoun …

-Des textes remontant à Senharib en Mésopotamie indiquent qu’il a vaincu Saïdoun et Saïdoun la majeure, «il a jeté à l’eau les pierres de ses murailles». Saïdoun aurait été une île … ~

L’éminent historien grec Strabon, l’un des plus crédibles de l’Antiquité (l er S. av. Jc) cite un séisme qui toucha cette région, engloutit une cité et fit périr toute une armée qui avançait le long de la côte. Les trois-quarts de Saïdoun ont ainsi sombré dans les eaux.Mais le témoignage le plus frappant de l’existence de Saïdoun l’île reste la tablette de Asserhadoun, fils
de Senharib, en foi de laquelle il déclare avoir conquis la cité de Saidoun, ville située au large de la mer, considérant cela comme une véritable performance, lui qui envahit l’Egypte, la Nubie, et assujettit la Sardaigne. Il affirme fièrement avoir démoli les habitations de Saïdoun, jeté ses murailles à la mer, et pêché son roi, Abd Malkout, comme un poisson dans les eaux. «Me narguant, le roi de Saïdoun a manqué à ses devoirs religieux envers les dieux des Assyriens, mais les manigances de Abd Malkout n’ont pas payé, Saïdoun, son roi et sa population ont reçu un dur châtiment. Toutes les richesses que j’ai amassées : or, argent, pierres précieuses, ivoire, bétail… je les ai transportées en Assyrie.»

Pausanias, originaire de Atchana en Syrie mentionne le séisme qui balaya Saïdoun, la détruit et l’engloutit en grande partie (135 av. JC.-5lap. JC). Les récits des deux historiens concordent.

Une inscription sur le sarcophage en basalte noir du roi des Sidoniens, Eshmounazor II fils de Tabnit découvert en 1855 et qui se trouve aujourd’hui au musée du Louvre étaye ces témoignages. Il est fort probable que Saïdoun n’ait pas été engloutie totalement par un choc tellurique mais immergée au fil des siècles.

L’étonnante découverte d’une sculpture fut une révélation: serait-ce la statue d’Astarté?

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© Mohamed el Sarji

 
La déesse Ashtart,  est une grande divinité phénicienne. Les grecs l’ont assimilée à Aphrodite, vénérant Aphrodite Oranias céleste. Astarté porte le nom d’«étoile du matin». La déesse est aussi la Vénus des Romains et la Uzzu des arabes. Uzza, ville au sud de Saïda porte encore son nom. Une si imposante découverte ne mérite-t-elle pas des fouilles approfondies?
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
La Grande Place. Superficie: 15mx10m. Les dimensions des dalles: 2mx1m.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Grosse dalle de marbre au Nord-Est.
  

 ET JE SORS DE CES DEUX RENCONTRES AVEC l’HISTOiRE ET LA MER, les Phéniciens et les dieux, la curiosité inassouvie, pris de cette frustration de l’inexpliqué. Il est impensable de passer sans y entrer, à côté d’une porte qui s’entrouvre sur le passé, et consent à nous révéler ce que des historiens se sont efforcés de trouver des années durant, y consacrant toute une vie, En pensant que peut-être, cette sculpture d’Astarté louée et vénérée par le roi Eshmounazor II sur son sarcophage du Louvre, repose à deux pas de nous, ne devons-nous pas enfin mener des recherches officielles, jeter la lumière sur Saïdoun Maritime, qui a défié tant de conquérants, et rendre à nos ancêtres l’hommage posthume qu’ils méritent.

Propos recueillis par SIMON NADIM

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© Mohamed el Sarji

 
Bloc de Pierre sculpté par l’homme.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Jarre enfouie dans le sol marin.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 

Une inscription sur le sarcophage en basalte du roi des Sidoniens Eshmounaror II, fils de Tabnit découvert en 1855 et qui se trouve aujourd’hui au musée du Louvre, fait clairement allusion à deux Sidons l’une terrestre, l’autre maritime:«Moi Eshmounazor; roi des Sidoniens et Ina mère Immiashtart, prêtresse d’Astarté, nous avons construit le temple des dieux, le temple d’Astarté dans la Sidon Maritime et nous y avons installé l’Astarté-Ciel-Magnifique et
c’est nous qui avons construit un temple pour l’Eshmoun du territoire sacré de l’YDLL sur la colline et nous l’avons installé aussi au quartier du Ciel Magnifique. C’est nous aussi qui avons construit des temples pour les dieux des Sidoniens: un temple pour le Baal de Sidon et un temple pour Astarté-Nom-de-Baal dans la Sidon Maritime»