Tortue de mer au Liban: Une leçon de survie

 

Prestige N°119, Avril 2003
  

Rendez-vous avec une espèce en voie de disparition

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© Mohamed el Sarji

Imaginez une histoire qui remonte à 100 millions d’années, l’histoire d’un animal qui a réussi là où les tout puissants dinosaures ont échoué: survivre, malgré tous les bouleversements climatiques. Aujourd’hui, une menace plus grande pèse sur la tortue, un danger qui n’était pas prévu par la Nature: la main destructrice de l’homme. Au Liban, on en parlait à peine, jusqu’au jour où une femme les rencontra, par hasard, sur une plage du Sud. Sa vie en fut transformée, elle épousa leur cause. Rendez-vous avec Mona el Khalil et ses fragiles protégées.

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© Mohamed el Sarji

 
Une rencontre sur une plage du Sud-Liban qui changea la vie de Mona el Khalil: une tortue Chelonia Mydas, tortue verte de la Méditerranée, qui a choisi ce lieu encore épargné par l’homme pour venir déposer ses œufs. A droite, en bas, éclosion des œufs. L’incubation dure environ 60 jours. Plus la température est élevée, plus les embryons se développent rapidement, un sable frais a tendance à favoriser la naissance de mâles.
 

Les premières photos de Mona el Khalil font le tour du monde créant l’heureuse surprise dans la communauté scientifique: green turtles nest found in Lebanon!

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© Mohamed el Sarji

 
Mona el Khalil recense soigneusement les œufs et les naissances alors que les premiers curieux sortent du nid, 40 cm de profondeur, creusé dans le sable.
 

Originaire de Tyr, elle a longtemps rêvé de revenir des Pays-Bas, mais la guerre du Liban l’en empêchait…Sa profession: la restauration d’art. Aujourd’hui, le destin a voulu que ce soit l’œuvre de la nature qu’elle tente de restaurer. Depuis ce jour où elle partit se promener sur une plage au sud de Tyr avec une amie…. «Nous étions venues en touristes, munies d’une petite caméra, il était dix heures du matin, une journée superbe, la plage était déserte. Pas un bruit… puis nous avons entendu quelque chose glisser sur le sable. Fich fich… Inquiète puis intriguée… j’ai avancé lentement et je l’ai vue devant moi… une énorme tortue. J’ai senti que je me trouvais face à quelque chose d’important. J’ai su qu’il fallait que je revienne à tout prix.» C’est ainsi avec des mots simples que Mona el Khalil nous présente sa première entrevue avec les premiers locataires de la plage: les tortues. J’étais venu la voir en compagnie de Mohamed el Sarji, président du Syndicat des plongeurs professionnels libanais, très actif dans le domaine de l’environnement et de la conservation des espèces marines en danger. Mona m’avoue: «C’est la première fois que je voyais une tortue, je n’y connaissais rien à part les documentaires. C’était plus qu’un coup de foudre, c’était quelque chose de fort, qui inspirait le respect, la vénération devant l’œuvre de la nature, devant cet animal qui existe avant l’homme, qui a précédé l’homme de millions d’années et tente de survivre au présent bien que l’homme s’acharne consciemment ou non à le détruire.»

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© Mohamed el Sarji

 
Deux amis, deux complices qui collaborent pour la sauvegarde de la tortue de la Méditerranée: Mona el Khalil, représentante de Medasset et Mohamed el Sarji, plongeur professionnel à qui l’on doit les photos de l’article et qui n’épargne aucun effort pour la protection de l’environnement, en particulier au Sud-Liban, et la sensibilisation de la population.
 
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© Mohamed el Sarji

 
La marche vers la mer commence, il suffit de la trace d’un parasol, de l’empreinte d’un pas pour faire trébucher, bloquer le bébé tortue. Il suffit d’une lumière pour l’égarer de son chemin vers la mer, à noter que la tortue n’y voit pas bien hors de l’eau. Des 100 bébés tortues une seule arrivera à maturité.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Contrairement aux bébés alligators, qui sont libérés par leur mère, les bébés tortues doivent se débrouiller tout seuls. Pour briser la coquille, une dent spéciale, qui tombe juste après. Emerger du nid nécessite beaucoup d’efforts. Les petits sortent d’ordinaire du nid à la tombée de la nuit, ou durant la tempête, lorsque les températures sont plus fraîches. Les tortues s’orientent vers la direction la plus éclairée. Si elles ne se hâtent pas assez, elles risquent d’être victimes du soleil, et d’être piégées par un crabe, un oiseau. Une fois dans l’eau, il leur faut nager vers le large, et s’accrocher (environ cinq ans) à des algues et là, elles n’en restent pas moins menacées par les requins et les gros poissons…
 
 
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 © Mohamed el Sarji

 
Les petites tortues en file indienne, pourtant la tortue n’est pas un animal très sociable, et elle fait son chemin en solo.
 
 

Mona el Khalil poursuit: «Je me suis installée et je me suis lancée… seule, j’ai commencé à me documenter. Accompagnée d’un jeune garçon du voisinage, je faisais ma tournée d’inspection. Je ne savais encore rien des techniques. Je voulais juste m’assurer qu’elles avaient survécu. La première année, j’ai découvert, horrifiée que les chiens errants dévoraient les œufs. J’ai correspondu avec la Medasset Association Méditerranéenne pour la sauvegarde des tortues de mer, envoyé des photos témoins… qui ont créé la surprise et suscité l’enthousiasme: il s’agissait de la Chelonia Mydas, extrêmement rare en Méditerranée. Je suis devenue représentante de l’organisation qui a envoyé une experte internationale afin de mener une étude portant sur tout le littoral libanais, en collaboration avec le ministère libanais de l’Environnement. On s’est rendu compte que le site privilégié ar les tortues était cette plage, parce qu’elle avait été épargnée par la pollution, le bruit…»

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© Mohamed el Sarji

 
On dispose une barrière de protection, le mesh wire, au-dessus du nid pour éloigner les chiens et chacals. Le travail de protection de l’environnement exige patience et engagement.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Minuscule être porté par cette vague géante. Ainsi va la vie…
 
 

•Il faut à la tortue 20 à 30 ans pour devenir adulte. Longévité: 100 ans.

•Pour la ponte, les femelles fréquentent La même plage tous les ans et une fois adultes, Les tortues reviennent à la plage de leur naissance pour pondre leurs œufs, d’où la nécessité de protéger ces sites.

•Le plus ancien fossile de tortue retrouvé est âgé de 150 millions d’années.

•La tortue: l’animal porte-bonheur qui a été le plus vénéré par les mythologies: Grèce, Japon, Amérique…

Pourquoi les protéger? «Mais simplement pour sauvegarder l’écosystème! L’été, nos plages sont envahies par les méduses qui se multiplient parce que le nombre de tortues qui s’en nourrissent est en diminution constante.»

«Tuer des tortues est un objet de fierté pour certains pêcheurs. La pollution leur nuit, mais encore plus l’érosion des plages due à l’homme; la solution, c’est établir une réserve marine, dont on peut bénéficier sur les plans touristique et éducatif. Il y a déjà sensibilisation de la part des jeunes qui viennent nettoyer les plages. Contempler les tortues vous donne une émotion indescriptible. Nous leur «préparons» le terrain, nous informons les gens de la région, nous leur disons que nous allons recevoir des invités. Nous dressons des stratégies de défense. Et nous «aidons» à l’éclosion. Nous creusons, nous aplanissons la «route» puis nous leur souhaitons bonne chance. Si on devait laisser la nature suivre son cours… du millier des petites tortues, une seule arriverait à maturité…» Aujourd’hui, des fonds sont nécessaires pour aider ces bénévoles, alors que Mona el Khalil œuvre et puise dans ses ressources privées pour la sauvegarde de la tortue, symbole d’immortalité et de sagesse. Cette tortue dont vous ne soupçonniez même pas l’existence serait le symbole de notre talent de survivor… Elle qui choisit envers et contre tout les rivages de notre pays le Liban.

Propos  recueillis par Simon Nadim

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© Mohamed el Sarji

La tortue se sent bien dans son élément: la mer. Les mâles ne retourneront jamais à la terre ferme, ils ont bien plus de chance que les femelles qui devront revenir déposer leurs œufs sur le rivage.
 
 
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© Mohamed el Sarji

 
Les tortues sont victimes de pollution, pêche anarchique, exploitation du littoral, pourquoi devrons-nous nous en soucier? Parce que de la biodiversité dépend aussi la survie de l’homme.