CAROLE SAMAHA

Prestige N° 86, Juillet 2000

 
 
Carole Samaha
 

  © Archives Carole Samaha

En deux mots belle et rebelle, Carole touche à tout… avec talent. Elle est chanteuse, danseuse, comédienne, j’entends, les trois à la fois, Ancienne de l’IESAV, égérie du théâtre d’auteur, elle est à l’affiche de la comédie musicale Et il ressuscita le troisième jour qui se joue actuellement au Casino du Liban, On naît star ou on le devient? Réponse d’une jeune fille qui ne croit pas à Dame chance.

Artiste accomplie, vous chantez et dansez, de qui tenez-vous ces talents? Ma famille m’y a poussée d’une certaine manière. Mes parents nous emmenaient souvent au théâtre et au cinéma et puis mes grands-parents et mes tantes avaient de très belles voix et donnaient souvent des soirées musicales, II est dommage qu’aucun d’entre eux ne soit passé au stade professionnel.

Et vous avez suivi des études dans le domaine artistique? Je me suis d’abord orientée vers le théâtre pour me constituer un bagage indispensable, surtout que je  devais achever mes études, mon père était inflexible sur ce point-là, Il n’a pas eu de difficulté à me convaincre. Je me suis persuadée qu’un artiste sans culture ne vaut pas Grandchose. J’ai rejoint l’Institut d’EtudesScéniques et Audiovisuelles à L’US.J. J’ai fait quatre ans de théâtre puis entamé ma thèse de maîtrise L‘improvisation au théâtre que je ne suis pas encore parvenue à terminer. Justement pour la danse, j’improvise, je fonctionne à l’émotion, je n’ai pas pris de cours, je n’ai pas acquis de technique, ça mevient comme ça, lorsque je suis envahie par l’émotion, c’est elle qui guide mes mouvements. Et pour le chant, j’ai fait un peu de vocalises avec la chanteuse Ronza, mais là encore, je n’ai pas fait d’études dans le sens propre du terme.

Ces quatre années d’études vous ontelles été bénéfiques? Ce sont à mes yeux les années les plus importantes de ma vie. Elles ont développé mon sens de l’esthétique. L’ambiance dans ce genre de faculté est différente, les étudiants sont audacieux et extravertis. J’ai moi-même ce caractère rebelle. Ceci permet d’ailleurs que le courant passe entre un chanteur et le public.

Pensez-vous avoir eu de la chance de décrocher des rôles aussi importants?
Non, je ne le pense pas. Et je ne suis assistée ni par un agent ni une maison de production. Je me débrouille toute seule, j’ai eu l’occasion d’interpréter de beaux rôles, mais cela n’avait rien à voir avec la chance. Les producteurs ont trouvé que je correspondais au personnage, autrement, ils ne me l’auraient pas confié. En 1996, NiclalAchkar travaillait sur la pièce ToukousH’aicharat, je me suis présentée pour le casting, je n’ai pas été retenue dès le début parce que Nidaltrouvait que j’étais trop jeune pour le rôle. J’ai insisté et je lui ai demandé une chance de faire mes preuves. J’ai été sélectionnée parmi quarante comédiens, Là, il ne s’agit pas de chance, mais de compétence. Le hasard a voulu que ce soit cette pièce qui m’ouvre les portes du théâtre, les unes après les autres.

Comment êtesvous arrie à la comédie musicale? Oussama Rahbanim’observait de loin. Oussama a vu que je savais chanter aussi et il avait justement besoin d’une cornédienne pour sa comédie musicale, Il m’a proposé le rôle, Idem pour la pièce Les derniers jours de Socrate, Mansour Rahbani m’a choisie entre quatre autres actrices plus connues que moi, pas parhasard, j’avais prouvé que j’étais capable de le faire.

Cest la persévérance qui est la clef de toute réussite, la chance n‘entrpas en jeu. Bon, je crois aux opportunités, il faut savoir les saisir, le destin est tout tracé, les gens planifient leur vie et puis un petit détail vient tout bouleverser. Je crois que pour tous ceux qui croient à la chance, la chute est tout aussi fulgurante que l’ascension.

Carole Samaha0

© Archives Carole Samaha

Avant les comédies musicales et les pces de théâtre, aviezvous reçu d’autres propositions?Des feuilletons télévisés mais je préfère garder mon propre style, la satisfaction personnelle est aussi essentielle dans ce métier. Je sens que j’ai tant de choses à dire que d’autres n’oseraient jamais exprimer. Je pense qu’un acteur de télévision est responsable vis-à-vis des téléspectateurs, souvent très influençables, Je ne les sous estime en aucun cas, c’est tout à fait naturel. Les médias ont un impact considérable sur la masse et je souhaite user de mon talent pour le meilleur, dans un sens positif.

Vous identifiezvous à vos personnages? Vos personnages exprimentils vosidéesTrès souvent. Toukous wa icharat dénonçait la condition féminine et les injustices, Je me suis exprimée à travers tous mes rôles, Le théâtre est une tribune, un espace qui propose des rôles engagés, trop rares à la télévision. Ma biographie théâtrale n’est pas immense à ce jour mais elle est étoffée,consistante, Cela dit, je m’oppose à ceux qui déclarent travailler«pour les gens» ou par «pure vocation». Je n’y crois pas, L’art est une source de plaisir, il doit aussi divertir, faire s’évader le public. C’est formidable de faire rêver les gens. Si on joue aux intellectuels, le public ne le supporte pas, il préfère la simplicité, plus proche de la vie.
Moi, j’abandonnerais tout de suite le jour où j’aurais le sentiment de travailler pour vivre. Je préférerais partir. Ne soyez pas étonnée d’apprendre un jour que Carole a quitté le pays”, parce qu’il y a ici tant de choses qui ne me ressemblent pas du tout.
C’est le théâtre, la danse et le chant aux accents d’orient qui me rattachent au Liban.

Que reprochez-vous à la société?De ne pas être sincère, à l’étranger, les gens sont plus eux-mêmes, plus transparents, Mais il m’est difficile de m’adapter à l’exil. Je partirai quand même le jour où mon travail ne m’apportera plus aucune satisfaction.

Voilà que le pessimisme pointe Non, pas du tout, je suis de nature optimiste mais ce métier peut se montrer ingrat. Je n’ai pas reçu autant que je veux donner. Beaucoup de contrats sont en attente, mais ma liberté est au-dessus de tout. On me propose d’enregistrer un album à condition d’arrêter toute autre activité, On veut me priver de ma polyvalence. Je comprends qu’on veuille planifier ma carrière mais …

La polyvalence, nest-ce pas latout idéal pour faire du cimaC’est le rêve. Mais même en Amérique on ne fait plus de comédies musicales, A l’exception d‘Evita, on ne trouve rien, Ce genre est dépassé et le produire nécessite d’énormes moyens, Je sens que le temps s’écoule et qu’ il me reste encore beaucoup à réaliser.

Ne vous êtesvous jamais égaréeDans le monde entier, chanter et danser en même temps n’est pas considéré comme un phénomène extraordinaire. A l’inverse, on l’exige souvent de l’artiste. Je trouve que cela me donne une dimension plus profonde sur le plan de l’émotion, j’ai dansé à Baalbeckavec la troupe de Caracalla qui m’a conseillé de ne pas abandonner la danse, Cela dit, je trouve que cette polyvalence est exigeante parce qu’il faut nourrir ces talents, les développer simultanément, et parfois, on se sent un peu perdu, Lorsque je chante, danser devient secondaire mais je laisse aux gens la liberté de me définir, de me situer à leur gré.

Et que faitesvous de votre vie privée?
Elle est très importante pour moi. Je ne peux pas vivre sans amour, je suis liée à quelqu’un mais je ne suis pas engagée, je tenais à ma carrière mais j’ai toujours voulu fonder une famille et avoir des enfants.

Beaucoup d‘artistes libanais restent méconnus. Ils ne réussissent pas à simposer ou à montrer leur talent. Comment expliquezvous cela? La promotion d’un artiste est essentielle au Liban, Des opportunités se présentent parfois à des personnes dépourvues de talent alors qu’il y a tant d’artistes doués qui ne perceront jamais. C’est vraiment frustrant Il faut d’abord le talent, ensuite la volonté et la persévérance, et un peu de promotion pour donner un coup de pouce à la carrière d’un artiste, Moi je rêve toujours au maximum pour atteindre le minimum.

Quel est votre personnage idéalJe n’en ai pas, J’admire Fayrouz, Robert de Niro et Meryl Streep mais je n’ai jamais eu d’idole. On a tendance à idéaliser. C’est la nature humaine. L’essentiel reste de se connaître. Je rêve mais garde les pieds sur terre. Ma date limite c’est 2001, si d’ici là, je ne trouve rien qui réponde à mes aspirations, je pars, Il ne s’agit pas d’orgueil, les célébrités sont des géants de papier. La clef du succès, c’est de pouvoir dire «non». Propos recueillis par BARIAA SREIH