Les relations culturelles Libano-Polonaises

Prestige Nº 254, Septembre 2014
 
 
Reportage par Sonia Nammour
 
 

Les liens entre la Pologne et le Liban ne datent pas d’hier. Leur histoire remonte au XIIIe siècle lorsque les pèlerins se rendaient aux lieux saints et visitaient par la même occasion le Liban. Suite à la partition de la Pologne vers la fin du XIIIe siècle, beaucoup de Polonais ont fui leur pays, nombreux ont choisi le Liban pour y rester. Cependant, la vague des arrivées des réfugiés polonais au cours de la Seconde Guerre mondiale, 1943-1945, a atteint des milliers, venus avec femmes et enfants. L’hospitalité qui leur a été offerte les a incités à développer leurs activités sociales, culturelles et éducatives. Ainsi encouragés à mener une vie normale au Liban, nombreux ont brillé dans leur domaine, tel Edward Romanski, responsable des constructions pour les irrigations, Karol Flecker qui a modernisé la production de la peinture, Karol Schayer, un nom illustre qui s’est spécialisé dans l’architecture libanaise… pour ne citer que quelques-uns. Ce pont ­d’amitié entre le Liban et la Pologne reste jusqu’à ce jour bien solide, et il poursuit son parcours en dépit des circonstances.

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Le saint pape Jean-Paul II durant sa visite au Liban en 1997.
 
 

Saint Jean-Paul II et le Liban

La culture en Pologne est intimement gravée dans son histoire. La musique, l’opéra, les musées, l’architecture… évoquent parfaitement la passion des Polonais pour leur patrie. De grands poètes polonais vivant en exil ont écrit de longues pages pour témoigner de leur attachement à leur pays. Saint Jean-Paul II, de son vrai nom Karol Vojtyla, lui aussi poète, n’a jamais hésité à glorifier sa patrie. Sa visite au Liban en 1997 parle de l’engagement de l’individu à sa terre, et raconte bel et bien ce lien inébranlable entre le Liban et la Pologne. Et sa fameuse phrase, restée ancrée dans la mémoire des Libanais comme un testament: «Le Liban est plus qu’un pays, c’est un message», a sans doute incité beaucoup de Libanais à s’accrocher davantage à leur pays. D’ailleurs, le touriste qui séjourne en Pologne reste à jamais marqué par la musique de Frédéric Chopin avec ses valses, ses polonaises, ses impromptus, une musique qui est le chant de l’âme de ce génie que les Polonais vénèrent au point d’en faire partie de leur patrimoine culturel.

Au Liban, les émigrés polonais diplômés de l’Alba, de l’AUB, de l’USJ, ont laissé leurs empreintes culturelle, artistique, économique dans notre pays. L’un des poètes les plus connus du romantisme polonais, Juljusz Slowacki, séduit par la beauté de la nature libanaise et son histoire, a longtemps vécu au monastère St-Antoine à Ghazir où un musée lui a été consacré en 2002.Une autre personnalité inoubliable de la communauté polonaise n’est autre que le révérend père jésuite Maksymilian Ryllo.

C’est bien lui le fondateur de l’Université St-Joseph appelée à l’époque Catholic Collegium Asiaticum qui s’est installée à Ghazir pendant 23 ans avant de déménager à Beyrouth en 1875 pour s’y installer définitivement. En décembre 1948, pour le 100e anniversaire de la mort de ce grand missionnaire polonais, une plaque commémorative est venue orner le Hall académique dans l’enceinte de l’Université en souvenir de son fondateur. Père Ryllo avait également offert à l’église Notre-Dame de la Délivrance à Bikfaya une magnifique icône de la Ste Vierge, qu’il avait commandée au célèbre peintre italien Podesti. Un chef-d’œuvre qui trône toujours à l’intérieur de l’église.

 

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Le fondateur de l’USJ, R.P Maksymilian Ryllo.
 
 

Le Carlton, Dar Assayad et d’autres édifices signés par des architectes polonais

L’architecture polonaise a, elle aussi, gravé son nom sur les monuments libanais. Bon nombre d’émigrés polonais ont choisi de rester au Liban après la vague des départs de leurs compatriotes vers les années 50. Parmi eux, un nom resté inoubliable pour son attachement au Liban qu’il avait vite considéré comme sa patrie: Karol Schayer. Cet architecte s’est imposé sur la scène libanaise comme un visionnaire. Il a collaboré avec des éminents ingénieurs libanais comme Bahij Khoury Makdessi et Wassef Adib. Ce partenariat a permis l’édification d’un bon nombre de monuments «modernes» comme l’hôtel Carlton, Dar Assayad, le siège de la Shell, l’AUB Alumni, et d’autres à Saida et à Tripoli. Décédé lors d’un voyage aux Etats-Unis, Schayer fut enterré dans le cimetière polonais à Beyrouth selon ses propres souhaits.

 

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Karol Schayer, l’architecte qui a                                    Dar Assayad en 1954
conçu Dar Assayad et l’hôtel Carlton.        
 
 

Des trésors historiques ressuscités et restaurés

Les nombreux peuples qui ont habité le Liban depuis des milliers d’années y laissèrent forcément leurs traces. Des ruines d’églises, des villes décomposées, des thermes furent découverts au fil du temps pour le bonheur des chercheurs. Ce qui attira des archéologues du monde entier, et l’arrivée des chercheurs polonais chaque été au Liban devint une tradition. Beaucoup de travail et autant de découvertes. En effet, des archéologues polonais, dirigés par Dr Tomasz Waliszewski, dévoilèrent, en 1996, les restes d’un village dans la région de Chehim remontant au Ier siècle av. J.-C., aussi bien que les ruines d’un temple romain et d’un pressoir à huile d’olive datant du IIe siècle, ainsi qu’une basilique du Ve siècle avec ses mosaïques restés en parfait état.

Plus bas vers la côte, ils découvrirent que Jiyeh fut construite sur les ruines d’un village du IIIe siècle av. J.-C., village abandonné pendant des siècles avant de resurgir en 1975. Non loin de là, un «khan» du XVIIIe siècle où les voyageurs se désaltéraient sur la route Beyrouth-Saida, et une église byzantine de la même période, sont sortis des décombres grâce à la persévérance des chercheurs. Non loin de là, une zone résidentielle du VIe siècle surprit ces mêmes fouilleurs. Une découverte d’une importance majeure: 100 chambres construites selon des styles différents: mosaïques pour certaines, pierres travaillées pour d’autres. On pouvait lire sur certains murs des inscriptions grecques, comme les psaumes, peintes en rouge. A une profondeur de 5 mètres, deux inscriptions sur les murs d’une basilique, sont aujourd’hui préservées au Musée de Beiteddine. L’une date de l’année 506, elle commémore la pose de la mosaïque au sol pour accueillir Mgr Kyrillos, l’autre, de l’année 595, vient du site baptismal en Jordanie.

 

La musique en partage

Les relations artistiques libano-polonaises n’ont jamais été aussi fructueuses. En fait, le regretté Dr Walid Gholmieh, alors compositeur et directeur du Conservatoire Libanais, encouragé par le virtuose musicien Wojciech Cezpiel, créa l’Orchestre symphonique libanais dirigé par ce talentueux compositeur polonais qui offrit son premier concert en février 2000. Rappelons également qu’un autre grand compositeur, Krzysztof Penderecki inaugura le Festival de Baalbeck en juillet 2010. Penderecki avait déjà, en 1971, présenté, toujours à Baalbeck, une autre œuvre magistrale La passion selon saint Luc.

 

La restauration des fresques

Le département de Conservation et de Restauration d’œuvres d’art à Varsovie fut lui aussi fort actif au Liban depuis 1996, en collaboration intime avec la Direction générale des Antiquités au Liban opérant sous les directives du Ministère libanais de la Culture. La plupart de ces fresques fut découverte au Liban Nord, et nombreuses sont celles qui survécurent aux intempéries et aux érosions à travers les siècles. La majorité date des XIIe et XIIIe siècles, du temps des Croisades. Elles témoignent toutes de la ­culture de cette période, influencée par l’Occident.

Vers le nord, Kaftoun, un village niché dans la pittoresque vallée de Nahr el Jawz, attire plus d’un conservateur. Son monastère grec-orthodoxe est l’un des plus vieux monuments du Liban, malgré sa belle apparence extérieure qui trahit son âge. Son église, Notre-Dame de Kaftoun, abrite une icône en bois d’une valeur inestimable qui date du XIIIe siècle, représentant, sur une face la Ste-Vierge et Jésus, et le baptême du Christ sur l’autre. Durant les travaux de restauration, les religieuses découvrirent des fragments de murs en couleur. Les conservateurs polonais prirent immédiatement à leur charge la sauvegarde de ces précieuses peintures à l’intérieur de l’église. L’église reçut un joli coup de jeune et ses fresques sont aujourd’hui considérées parmi les plus célèbres de la région.

Toujours dans le Nord, l’église St-Charbel à Maad, construite durant la période médiévale sur les ruines d’un temple romain, attire toujours beaucoup de fidèles venant des régions alentour. Ses iconographies, endommagées au fil des siècles, furent secourues et en 2009 les peintures reprirent leurs couleurs d’origine et leur éclat.

La capitale Beyrouth n’est pas en reste. Mar Elias Btina, une église grecque-orthodoxe, construite au XIXe siècle, sort de ses décombres. Son presbytère, lui, creusé dans le rocher, s’est révélé bien plus ancien. Et ce n’est qu’en 2010, que les conservateurs levèrent le voile sur de magnifiques iconographies sur les murs de l’église. L’une représentant saint-Elie assis, l’autre saint-Elie dans son chariot montant au ciel.

Aujourd’hui, superbement restaurées, elles suscitent l’admiration des fidèles et des touristes.

La cathédrale St-Georges des Grecs-Orthodoxes au Centreville témoigne de différentes périodes. La partie la plus ancienne, découverte en dessous de l’église actuelle, date de la période médiévale avec ses mosaïques, ses colonnes et ses statues. Des fragments d’iconographies remontant au XIIIe siècle ont été décelés et déjà sauvegardés.

Beaucoup d’autres travaux de restauration furent également effectués dans nombreuses régions du Liban par les conservateurs polonais, citons Saydet al Kharayeb à Kfar Helda, ou bien Notre-Dame des Ruines, en fonction de l’abondance d’objets en poterie découverts autour de l’église. Ou aussi Mar Asia, non loin de Kfar Helda, une petite église en ruines dont les murs étaient couverts d’inscriptions religieuses écrites en éthiopien.

 

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Un manuscrit sauvegardé.
 
 

La préservation des documents et des livres, un travail aussi méticuleux qu’enrichissant.

L’expertise polonaise dans la conservation des documents et des livres a aidé les Libanais à préserver leur héritage et leur patrimoine. La Librairie Nationale du Liban, fondée en 1921, était installée jusqu’au début de la guerre en 1975 dans les locaux du Parlement libanais. Les fenêtres et les toits endommagés causèrent, au fil des années, de sérieux dégâts à beaucoup de documents. En 1993, le Centre National des Archives fit appel aux Nations unies pour la rénovation des documents et manuscrits historiques. Anna Czajka, une Polonaise de la Librairie Nationale de Varsovie, experte dans ce domaine, arriva à Beyrouth sous les auspices du Programme de Développement des Nations unies (UNDP), qui installa un laboratoire spécialisé dans la conservation des archives. Peu à peu, les manuscrits sont nettoyés de la poussière et de l’humidité et sécurisés dans des emballages appropriés. Anna, restée au Liban jusqu’en 2003, se chargea d’initier des étudiants, libanais et autres, à la technique de préservation et d’entretien et surtout à la prévention des dommages des documents et des livres en insistant sur l’importance de conserver les archives en excellente condition afin de protéger l’immense richesse de la collection de photos des excavations archéologiques dans toutes les régions du Liban. Une fortune inestimable qui raconte l’histoire du Liban depuis des millénaires et un héritage à préserver farouchement pour éclairer les générations futures.

L’intime collaboration des archéologues polonais avec différentes institutions libanaises, contribua sans aucun doute au succès de cette tâche ardue et extraordinaire qui a dévoilé au grand jour les fabuleux trésors historiques du Liban.

 

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L’église Saint-Charbel à Maad avant et après restauration.