Amine Gemayel

 

Prestige N° 100, Septembre 2001
 
 

Le passé en revue pour une vision du futur

Pour mieux percevoir les choses, il faut les regarder de loin… Egal à lui-même, avec ce plus, cette force tranquille que seule forge l’épreuve, le verbe facile, toujours aussi éloquent, souvent émouvant, quand il s’étend sur les pages du passé, le personnage n’en reste pas moins insaisissable. Le plus intellectuel des politiques et le plus politique des intellectuels, chef d’Etat, homme de toutes les controverses, n’en reste pas moins maître de sa situation. Percer l’énigme d’Amine Gemayel tient sans doute du véritable exploit, même quand il met cartes sur table. Puis jongle avec les questions. Avec érudition

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© Prestige / J-C Bejjani

 

La maturité tranquille, l’esprit alerte d’une éternelle jeunesse. «Ancien» chef d’Etat à 46 ans, Amine Gemayel a «plus d’une corde à son arc»

  

Votre père, homme de l’Indépendance, avait un rôle influent sur le plan national. Etait-il facile de gérer vosrelations avec une personnalité dune telle envergure?Une telle notoriété sur le plan national est parfois inversement proportionnelle à l’influence au sein de la famille. Mon père était si impliqué dans la vie nationale qu’il était souvent absent. Ma mère gérait la famille. Mon père était très absorbé par ses obligations: d’abord, la fondation du parti en 1936, puis les grands défis auxquels le parti devait faire face. A partir de 1959, il devenait incontournable lors de la formation des gouvernements. D’ailleurs, il est décédé en août 1984 en pleine séance du Conseil des ministres. En 1958, avec le gouvernement des Quatre, constitué de Hage Hussein el Oueini, Rachid Karamé, Raymond Eddé et mon père, chaque ministre avait à sa charge quatre portefeuilles, vous comprenez qu’avec un seul ministère, on est déjà débordé, que serait-ce avec quatre!

Votre re omniprésente, a donc joué un rôle important dans votre vie.Ma mère est une femme exceptionnelle. Elle est peintre et graveur, et a réalisé de très belles toiles que nous gardons encore. Le grand peintre César Gemayel, un cousin lointain, lui avait donné quelques cours, et fait son portrait. Elle est pianiste et nous jouait il n’y a pas si longtemps encore, des morceaux de Liszt et Chopin …

Elle est poète, femme d’une grande culture et il ne s’agit pas là d’une appréciation personnelle.

Outre ses talents, c’est une dame d’une grande générosité, d’une ouverture … Pour pouvoir supporter les frustrations de la politique et le caractère de mon père qui n’était pas très facile. Le mari toujours absent, elle portait seule toutes les responsabilitésde la famille. Nous étions six enfants, les ressources de la famille étant limitées, ma mère se tirait d’affaire avec les moyens de bord.

L’essentiel c’est que cette femme avait autant conscience de sa valeur qu’elle était discrète.

Est-ce vrai que vous étiez son fils préféré?C’est vrai qu’elle avait une affection particulière pour moi. Côté affinités, j’étais le plus proche d’elle, sur le plan artiste et un peu bohème. Mais elle avait autant d’attachement pour Bachir et mes sœurs …

Votre mère est née Gemayel. Etait-elle apparentée à votrepère?Mon père et ma mère étaient cousins, mon grand-père maternel Elias Gemayel vivait en Egypte avec sa famille et s’occupait de la culture du tabac et du coton à Mansourah, non loin d’Alexandrie. Ils y étaient installés mais venaient passer l’été à Bickfaya à la demeure familiale où vivait mon oncle Maurice. C’est au Liban que mes parents se sont connus.

Pierre Gemayel n’a donc jamais vécu en Egypte? Mon grand-père Amine et son frère Youssef, patriotes et révolutionnaires, faisaient partie d’un groupe de nationalistes militant contre l’empire ottoman. Cheikh Youssef avait une pharmacie à la Place des Canons. La pharmacie face

au cinéma Empire, avait une position idéale pour les réunions clandestines, à mi-chemin entre Basta et Gemmayzé. Denise Ammoun raconte dans l’un de ses livres comment cette pharmacie était devenue le centre de la rébellion mais les Ottomans avaient eu vent de la machination et s’apprêtaient à arrêter les deux frères. Mon grand-père informé, a pris la fuite.

Il s’embarqua en compagnie de Cheikh Youssef pour l’Egypte. C’était en 1914. Mon père avait alors neuf ans. Cinq ans plus tard, ils sont retournés au Liban à bord d’un croiseur français. La France souhaitait que Yousef et Amine Gemayel participent aux négociations sur l’avenir du Liban. C’est à ce titre que Youssef a accompagné le pariarche Elias Howayek à la conférence de Versailles en 1919.

Vos oncles maternels étaient ausssi des figures remarquables du Liban chacun en son domaine. Il y a d’abord Alfred Gemayel, frère de ma mère, qui a vécu longtemps à ses côtés. Alfred était un jeune industriel très doué. Dans les années 20; i1 avait déposé en France un brevet pour le pneu à compartiment appelé aujourd’hui tubeless. Il avait eu une crevaison et imaginé la manière d’y remédier. C’est lui qui a d’ailleurs entraîné ma mère à l’aéroclub d’Alexandrie. Ma mère est ainsi devenue le premier pilote femme d’Egypte. Maurice Gemayel était un visionnaire, préoccupé par les problèmes de développement. Il a été élu président de la FAO malgré le veto du gouvernement libanais: à l’époque, le ministre des Affaires étrangères craignait que la notoriété de Maurice Gemayel ne fasse de l’ombre à sa candidature à la Présidence de la République. La FAO l’a quand même imposé pour ses projets d’avant-garde.

Le frère de votre père, Gabriel Gemayel, n’avait-il pas d’ambition politique? Non, il était plutôt orienté vers le sport et présidait le Comité Olympique Libanais. Membre actif et efficace du Comité Olympique International, il a été même question qu’il en devienne vice- président. Il a rendu de nombreux services au Liban. C’est lui qui y a organisé les premiers Jeux panarabes, et qui était à l’origine du projet de la Cité Sportive.

Entre la pharmacie et la politique, il y a tout un monde. Comment votre père a-t-il effectué la transition?Mon père était pharmacien, mon oncle chocolatier mais toutes les propriétés étaient en commun, et si je mentionne cette usine de chocolat, c’est qu’elle a joué un rôle significatif dans la vie de mon père: il se rendait souvent en Palestine pour ses affaires et c’est ainsi qu’il a pris contact et se lia d’amitié avec certains leaders palestiniens dont Hajj Amine Husseini, mufti de Palestine, devenu ensuite le chef du gouvernement palestinien en exil. Lorsqu’il a quitté son pays, il s’est installé à Mansourieh-Metn, un peu grâce à mon père. Mon père géra sa pharmacie jusqu’en 1958 puis commença à faire de la politique. Mon oncle prit alors le relais.

Vous avez travaillé très jeune alors que vous poursuiviez vos études?Je donnais des leçons particulières alors que j’étais en classe de philo puis j’ai enseigné l’histoire-géo à l’Ecole du Père Khalifé. De même, durant mes quatre années de Droit, et comme la présence aux cours n’était pas indispensable pour toutes les matières, j’ai travaillé au Conseil Exécutif des Grands Projets. J’ai eu la chance de pouvoir, grâce à mon travail, gagner mon argent de poche.

Puisqu’on évoque mon expérience au Conseil des Grands Projets, je tiens à citer le nom de son président Fayez Ahdab, une personnalité hors pair et qui m’a beaucoup marqué. Je venais de mon cocon à Bickfaya, lui était sunnite de Tripoli. J’ai découvert en lui l’«autre» Liban, très édifiant. C’était pour moi l’ouverture sur l’Autre et les valeurs de l’Autre. Le président Ahdab était autant bon patriote que bon visionnaire. Je me souviens par exemple qu’il avait imposé à tous les architectes participant aux concours et aux adjudications publiques, de veiller dans leurs projets à préserver l’architecture libanaise. Et ils respectaient cette règle. Depuis, cette tradition a disparu de la construction d’édifices publics ou privés. Il est nécessaire d’œuvrer à la préservation du patrimoine et de l’architecture. Tout pays qui perd son âme se perd lui-même, le patrimoine est’ une partie de notre âme.

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© Archives Amine Gemayel

 
Noël à Paris pour Amine et Joyce Gemayel, mariés en 1967.
 

«J’ai connu ma femme au berceau (rires). J’étais en Faculté de Droit avec sœur, Hedy. Quand ‘j’allais’ chez elle pour, étudier, ‘il y avait sa jeune sœur, en tresses et Socquettesqui zieutait par la fente de la porte.J’étaisen première année, elle avait16 ans.,Lorsqu’on sortait en groupe-avec Hedy, Joyce était là. Et peu à peu la sympathie, l’affection, l’amour ont grandi. On est restés «ensemble» durant les quatre années de droit. Une fois ma licence en poche, on s’est fiancés. Quand j’ai terminé mon stage, et que j’ai pu subvenir à nos moyens, on s’est mariés. C’était en 1967, on est toujours aussi solidaires et amoureux l’un de l’autre que le premier jour. Ma femme, aussi intelligente que généreuse, a toujours eu un jugement pertinent sur les gens et les situations.»

Avocat de carrière, quand avez-vous débuté?Je travaillais déjà en poursuivant mes études de Droit. Je réussissais toujours mes examens. Puis j’ai effectué un stage chez Fouad Boutros, et trois ans chez Albert Laham, ensuite j’ai ouvert ma propre étude, rue Clemenceau. Comme mon père était très impliqué dans la politique, la plupart des clients qui fréquentaient mon étude comptaient sur mon influence politique davantage que sur le Droit lui-même, j’étais frustré et je me suis plutôt orienté vers le Droit lnternational, c’est ainsi que j’ai été chargé de certaines affaires juridiques à l’étranger, notamment en Afrique. Lors de l’incident du 13 avril 1975, l’affaire de l’autobus qui avait déclenché la guerre, je me trouvais au Libéria pour une Dévolution successorale. Ce début de carrière très enrichissant, m’a ouvert d’autres horizons.

Et vos souvenirs de parlementaire?J’en ai beaucoup … Rachid Karamé par exemple dont le siège à l’Assemblée était proche du mien. Lorsque je l’ai désigné comme Premier ministre dans les circonstances dramatiques que vous connaissez, il a confié au magazine Hawadeth que sa relation avec Amine Gemayel est la meilleure qu’il ait eue avec un chef d’Etat. Ce sont là des amitiés tissées sur les bancs du Parlement. Et lors des congrès parlementaires à Londres, au Koweit… j’ai eu l’occasion de rencontrer pas mal de responsables politiques étrangers, dont les grands ténors palestiniens, Khaled Fahoum, Abou Ayad, Khaled Hassan … Depuis s’est liée une amitié avec les cadres palestiniens. Ces relations ont permis durant les moments de grande crise, à résoudre les problèmes humains et politiques importants, à maintenir le dialogue. La confrontation était à son paroxysme avec les palestiniens. Lors de la bataille de Tell Zaatar, je suis parvenu à travers ces contacts à prévenir un véritable génocide. En est témoin la Croix-Rouge lnternationale qui a évacué les réfugiés. Quelques années plus tôt, en 1972, au Congrès Parlementaire International de Londres, le ton montait entre Palestiniens et Libanais. J’ai demandé à prendre la parole. Les Palestiniens qui comptaient gagner l’opinion internationale ne souhaitaient pas que les Libanais attaquent la cause palestinienne à un congrès aussi important. J’ai prononcé mon discours, les applaudissements les plus nourris provenaient des… bancs de la délégation palestinienne qui est venue me féliciter pate la suite. Je leur ai dit: «Nous avons des problèmes internes, cela ne doit pas faire oublier pour autant la

cause palestinienne, cause sacrée».

L’on dit qu’au cours de votre mandat, vous avez « lâché » le président de l’Assemblée de l’époque, Kamel Assaad qui avait pourtant fortement soutenu votre candidature, lui préférant Hussein Husseini, pourquoi?Je ne l’ai pas lâché, je n’ai lâché personne. J’ai senti dès le début que Kamel Assaad n’était pas très chaud pour une élection à la Présidence, encore moins pour une étroite collaboration. D’ailleurs, il a lui-même pris les devants et rompu avec une tradition bien ancrée chez nous, la visite hebdomadaire du président de la Chambre au chef de l’Etat. D’autre part, je n’avais aucune réserve, aucune objection qu’il soit réélu président de l’Assemblée durant mon mandat, tout au contraire.

Si sur le plan personnel, il n’y avait pas beaucoup d’atomes crochus, sur le plan politique, nous avions les mêmes orientations.

A la suite de la chute de l’accord du 17 mai et des deux conférences de Lausanne et de Genève, il y a eu une redistribution des cartes au niveau des orientations et des alliances.

Ceci a mené naturellement à l’élection de Hussein Husseini.

Je garde beaucoup d’estime pour Kamel Assaad, mais l’estime et l’affection ne suffisent pas pour changer les choses surtout quand il s’agit d’une relation unilatérale.

Comment évaluezvous le bilan de votre mandat?Je laisse à l’histoire le soin d’évaluer et de juger. Si je devais m’exprimer moi-même, je dirais que j’ai pu réaliser l’irréalisable dans la conjoncture qui prévalait alors. Du début à la fin de mon mandat, il y avait un acharnement à détruire l’entité libanaise, je peux citer tout un ensemble d’événements et d’étapes du mandat. Chacune aurait suffi pour faire voler en éclat l’entité libanaise. Il ne faudrait pas oublier qu’en 1982, j’avais pris en charge mes fonctions dans les pires moments. Même la capitale était occupée par l’armée israélienne. Et le pays était déjà plongé depuis longtemps dans une guerre civile meurtrière. Il me fallait lutter sur tous les fronts … sans moyens. La mise en place de la mosaïque libanaise très fragile a nécessité des centaines d’années mais son effritement ne tenait qu’à un fil. Je suis parvenu, envers et contre tout, à préserver les institutions libanaises, à empêcher la cassure. Dans les moments les plus durs, le dialogue n’avait jamais été rompu. Même quand le gouvernement est rentré en rébellion, je suis arrivé avec Rachid Karamé à éviter le pire. Une analyse sereine, objective et impartiale conduirait à cette conclusion. J’ai réussi à préserver l’essentiel, le sacro-saint, préserver l’Avenir, c’était cela mon objectif. On me juge sur des questions périphériques, mais rares sont entrés dans le fond de la question, pour apprécier ces efforts qui ont préservé l’essentiel de notre entité nationale. On parlait alors de «paris».

Chacun se croyait infaillible,pensait détenir toute la vérité et tentait de faire pression sur moi pour me pousser vers une orientation plutôt qu’une autre.

Or n’importe laquelle de ces voies aurait mené au suicide, Je suis arrivé à maintenir un seul pari, le pari libanais, et je l’ai payé cher. Il me fallait lutter contre ces extrêmes qui avaient la même finalité. J’ai réussi à assurer la pérennité de l’Etat et garder au pays toutes ses chances de se relever dans l’unité et la spécificité du système politique libanais.

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© Archives Amine Gemayel                                                                     © Archives Amine Gemayel

 
1984: séance du Conseil des ministres à Bickfaya                              1981, à la Maison du Futur, avec le président Chamoun
                                       
 

Quelle est votre plus grande erreur?Le mot erreur n’est pas le terme exact, il y a des initiatives qui n’ont pas réussi, «Erreur» induit une action intentionnelle, or j’ai été élu dans des circonstances exceptionnelles. Le pays était occupé par de multiples armées et divers services de renseignement. Les caisses de l’Etat étaient vides, nous étions plongés dans une crise politique profonde, et l’occupation avait touché toutes les infrastructures. Il fallait tout refaire, Evidemment qu’il y a eu des erreurs. Seul Dieu est infaillible. Cela dit, en Droit, l’on distingue entre l’obligation de résultats et l’obligation de moyens. Par exemple, un médecin a l’obligation d’user de tous les moyens pour guérir son patient: c’est l’obligation de moyens.

Si le patient décède, le médecin n’est pas responsable. Un ingénieur a l’obligation de construire un immeuble qui soit assez solide; si l’édifice s’écroule, il est responsable. Dans le cas de la Présidence, le peuple considère que l’obligation du chef d’Etat est l’obligation de résultats, s’il échoue, il est responsable! Alors que la responsabilité du président est une responsabilité de moyens. Avec le recul et Dieu sait si j’ai réfléchi et fait mon autocritique, j’ai même écrit un ouvrage sur la question, je considère, dans le contexte qui prévalait à cette époque et surtout à partir d’éléments concrets d’appréciation, que j’ai fait avec les moyens de bord, le maximum possible. Et si je devais revivre la même situation, j’aurais agi de la même façon, mes réflexes auraient été les mêmes, même si actuellement je constate que telle ou telle action a échoué. Mais je n’avais pas d’autres choix.

Que répondez-vous à ceux qui prétendent que vous êtes un brillant parleur mais que vous ne tenez pas vos promesses?Quelle promesse n’ai-je pas tenue? Vous savez, mes détracteurs sont nombreux.

J’aimerais bien qu’on me confronte à des faits concrets. Il est facile de critiquer et de diffamer. Mais la vérité finit toujours par triompher. Ce qui m’importe c’est le jugement spontané du peuple, et non pas celui intéressé de la classe politique. Ce peuple m’a toujours exprimé sa sympathie et son affection. Après douze ans d’absence, et malgré toutes les campagnes de diffamation dont j’ai été l’objet, ce peuple m’a gardé dans son cœur et m’exprime son affection et sa solidarité à chaque fois que je participe à une réunion publique. Ce qui d’ailleurs rend fous mes propres détracteurs qui avaient cru m’avoir assassiné politiquement.

L’on dit que vous avez perdu vos amis en tentant de vous rapprocher de vos ennemis, sans réussir à en faire des amis. Cela arrive d’être lâché par des amis. D’ailleurs le proverbe arabe ne dit-il pas: «Méfie-toi de celui à qui tu as fait du bien»? Certains n’ont pas voulu poursuivre la route à mes côtés car elle était semée d’embûches.

Moi-même, j’ai été l’objet de tous les harcèlements. D’autres sont restés aussi attachés à moi. Je les ai retrouvés tout aussi enthousiastes et dévoués. Prenez Kamal Joumblatt, à combien de personnes a-t-il rendu service et combien lui ont tourné le dos? Et les compagnons de Bachir mon frère, hélas, on ne peut plus nombreux, ceux qui semblaient les plus inconditionnels et irréductibles et qui l’ont trahi? En ce qui me concerne, mes amis sont toujours là, très

nombreux, mes ennemis aussi, mais eux, moins nombreux. Je comprends qu’on dise que j’ai abandonné mes amis en faveur de mes ennemis mais je me défends: «Mon objectif a toujours été de ne pas avoir d’ennemis.

C’est peut-être impossible, utopique mais j’essayais en permanence de garder le dialogue avec ceux-là mêmes qui cultivaient une hostilité quasi maladive à mon égard. En politique, je comprends qu’on ait des adversaires, mais pas des ennemis.

Vous avez été élu président dans des circonstances dramatiques. Votre frère, élu chef d’Etat, venait d’être assassiné. Votre père refusait que vous vous portiez candidat…

Mon père ne voulait pas sacrifier davantage sa famille. Il était perspicace et pressentait qu’aucun président ne pouvait sauver la situation dans la conjoncture actuelle. Il disait à la presse que dans les conditions actuelles «accepter la Présidence est un véritable acte suicidaire». Puis les événements se sont précipités.

Qui a avancé votre nom pour la présidence ?

Edmond Rizk, membre du bureau politique, s’étant auparavant réuni avec des députés Kataeb, en l’absence de mon père, a le premier annoncé lors des condoléances à Bickfaya, en présence de Kamel Assaad, que le parti présentait la candidature d’Amine Gemayel, Kamel Assaad n’a pas réagi. Plusieurs facteurs ont contribué à l’adoption de ma candidature par diverses forces politiques. D’une part, à travers la Maison du Futur, le Centre de recherche et de réflexion que j’avais fondé en 1977 et que je dirigeais. J’avais établi des relations avec beaucoup d’hommes politiques de tous bords. Ce centre réunissait un grand nombre d’hommes politiques et de membres de l’intelligentsia libanaise. Je donnais ainsi une image différente de celle du politicien classique. D’autre part, mes relations avec les leaders libanais et palestiniens. S’ils n’étaient peut-être pas favorables à la candidature d’un Gemayel, ils n’étaient pas hostiles à la candidature d’Amine Gemayel. Il n’y avait pas de blocage de la part des partis musulmans et palestiniens dans un Beyrouth assiégé. Tout ceci m’avait aidé à assumer les responsabilités de chef d’Etat. Les Américains ont été surpris par l’adhésion d’un bon nombre de leaders musulmans et de la non-objection des Palestiniens. C’est ainsi que j’ai pu obtenir la quasi unanimité du Parlement. Les députés ont risqué  leur vie pour venir voter dans les conditions dramatiques qu’on connaît. C’était une expression de la solidarité et de l’union nationales, de la conviction des parlementaires, toutes confessions confondues, de la nécessité d’éviter le vide constitutionnel. Ils se sont ralliés autour d’une personne capable de conforter l’Unité du pays.

Il est possible de garder des liens personnels, un minimum de savoir-vivre et de bienséance.

Certains de mes amis se formalisent du fait que je salue un adversaire. Si vous n’êtes pas d’accord avec quelqu’un en politique, cela ne veut pas dire que vous allez l’agresser tous les jours. Des adversaires d’aujourd’hui peuvent être les alliés de demain. Le Liban plus que tout autre pays nous a montré combien la politique y était versatile.

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© Prestige / J-C Bejjani

 
Portrait familial à la demeure séculaire des Gemayel à Bickfaya: Marianne et Laura sur les genoux de Cheikh Amine et Joyce entourés de leur fille Nicole Mecattaf, leur fils Pierre portant le petit Amine et sa femme Patti Daïf, leur petit-fils Karim Mecattaf, leur fils Sami et leur gendre Michel Mecattaf

Comment avez-vous vécu votre période d’exil? Que vous a-t-elle appris?Dois-je remercier ceux qui m’ont forcé à l’exil? Parce que je suis si attaché à ce pays que je m’en serais séparé difficilement. Les exactions et les menaces vis-à-vis de ma personne, de ma famille et de mes collaborateurs ont hâté ma décision de quitter. Et je suis parti deux mois après la fin de mon mandat. Cela a été une période très bénéfique. Une fois aux Etats-Unis, j’ai pu apprécier combien ce recul était essentiel pour mon équilibre, mon intellect, et aussi pour mon pays, parce que je pouvais mieux réfléchir à l’avenir. Le premier jour de mondépart, j’étais triste, frustré, perdu.

Je suis arrivé à Paris, à mon appartement qui m’appartient de longue date. J’étais seul. Ma femme et mes enfants étaient restés au Liban avec nos partisans pour ne pas donner l’impression que les Gemayel décrochaient, abandonnaient le navire.

Une façon d’affirmer notre présence, notre attachement au pays, et de signifier aussi que mon départ était provisoire, personnel. J’étais donc seul entre quatre murs, j’avais décroché le téléphone, je n’avais envie de parler avec personne. Mais ces quelques jours très pénibles, ces moments d’extrême tension alternaient avec des éclaircies, des périodes de calme, de réflexion. Je me reprenais… Cette traversée du désert allait soit m’engloutir soit me servir de nouveau tremplin, c’est le second qui l’a emporté.

Votre famille vous a-t-elle rejoint? Au début, ma famille est restée au Liban, mais on s’est vite organisés pour se retrouver fréquemment. Puis ma famille m’a rejoint à Paris.

On dit que s’éloigner donne une meilleure perspective, cela a été votre cas?Cela était en effet une expérience édifiante parce que j’étais déconnecté. De Harvard où j’ai passé deux ans, je suivais ce qui se passait au Liban, mais avec un certain détachement.

Mais lorsqu’il le fallait, je prenais des positions. J’ai étudié l’accord de Taëf en consultation

avec des professeurs à Harvard. J’ai publié un communiqué qui exprimait ma position: je n’étais pas opposé au principe, l’accord comportait des clauses positives, mais aussi des lacunes graves.

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© Archives Amine Gemayel                                                                     © Archives Amine Gemayel

 
Le président et Mme Amine Gemayel accueillis par le président Jacques         Partie de tennis avec le Président George Bush
Chirac, alors 1er ministre et son épouse Bernadette                                                
 
 

Qu’avez-vous fait après ces deux ans à Harvard?Je suis rentré à Paris mais je continuais de donner des conférences, en Lituanie dont le président est un ami, à Moscou, à Londres, en Belgique et en France notamment à l’Insead à Paris, mais aussi dans certains pays arabes et aux Etats-Unis. J’avais alors achevé mon ouvrage Rebuilding Lebanon qui devait être publié par l’Université de Harvard. Certains membres du Conseil des publications s’y sont opposés, considérant que l’Université de par son règlement, ne pouvait publier un manifeste politique, d’autres affirmaient que l’essentiel était que l’ouvrage soit conforme à l’orientation idéologique, philosophique et académique de l’Université. Et il a été publié. Bien que très spécialisé, cet ouvrage qui prône des idées d’avant-garde s’est bien vendu aux Etats-Unis, à mon grand étonnement. J’ai adhéré à l’Université de Maryland à Washington comme professeur. J’ y ai passé un an à la Faculté des Sciences humaines. Le contrat devait être renouvelé au moment même où je me suis décidé à rentrer au Liban.

Y a-t-il certaines choses que vous ne pouvez même aujourd’hui prendre la liberté de faire en votre qualité d’ancien président?Depuis le début de mon mandat, j’ ai essayé d’ assumer mes responsabilités selon ma conscience tout en restant décontracté, sans devenir prisonnier de la rigueur du protocole. Je conduisais moi-même ma voiture. Ma femme et moi allions dîner au calme. Nous continuons de mener une vie normale. La plupart du temps, nous restions en famille. J’ai cherché à rester moi-même et je crois que j’ai réussi. J’essaie de mettre bas les masques, bien que je sois parfois obligé d’en porter.

Suivant les circonstances. Par masque, j’entends la rigidité qu’impose la fonction ou l’ex-fonction: la présidence a un statut si noble dans la vie nationale qu’un ancien chef d’Etat reste tributaire d’une certaine responsabilité. Il doit rester toujours conscient de cette dimension.

Avez-vous des projets d’avenir bien définis?En fait, j’ai plus d’une corde à mon arc.

D’abord, à Qornet Chehwan, le rassemblement d’hommes politiques qui réfléchissent ensemble sur la meilleure façon de permettre au pays d’émerger de sa crise, réinstaurer la souveraineté, aider à l’évolution du système politique libanais, vers plus de liberté, de démocratie, d’efficacité, de transparence au niveau de l’exercice du gouvernement. Une autre corde c’est le parti Kataëb.

Je continue de considérer que c’est un parti important pour rétablir l’équilibre national. Il a toujours œuvré dans l’intérêt supérieur du pays. Modéré dans ses prises de position, il a prôné le dialogue entre les diverses factions, et dans la mesure du possible gardé la main tendue à tous les interlocuteurs, à l’extérieur ou à l’intérieur du pays. Il y a eu des écarts, des débordements, des erreurs mais à ce jour, j’ai constaté que rien n’a pu remplacer le parti dans sa mission initiale. Il s’agit de le réformer, de le faire évoluer, de le développer. Mais d’abord le remettre sur pied. Je considère ceci comme l’une de mes obligations. Je n’ai pas d’ambition personnelle. Pour moi la présidence du parti n’est pas un objectif en soi. Ce qui m’importe c’est que le parti retrouve son rôle sur la scène nationale, de concert avec d’autres factions politiques. Enfin,je tente de promouvoir une réflexion saine sur tous les problèmes politiques, économiques, sociaux, culturels, artistiques… Etaujourd’hui, les clubs culturels maintiennent le dialogue sur le plan intellectuel, il nous faut aller plus loin, œuvrer avec même vision, avec la même vocation que la Maison du Futur.

Propos recueillis par MARCELLE NADIM