Fadel Said Akl

Prestige N 80, Janvier 2000

Sa plume vivace a escorté l’histoire contemporaine de notre pays. Imprégnée des événements saillants de tous les jours, elle a peint dans un style sobre et limpide les belles toiles du Liban indépendant. Fadel Said Akl fait partie de ceux qui ont lutté pour la liberté d’expression puisque depuis 1936, il est et demeure quêteur de vérités.

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© Archives Fadel Akl

Fadel Said Akl et son épouse Antoinette, fille de Wadih Akl, président du Syndicat de la presse.

Il n’avait qu’un an à la mort de son père Said Akl, martyr de l’Indépendance

Originaire de Damour, il a vu le jour le 15 mars 1915, un an avant le martyre de son père Saïd Akl. De lui, il ne se souvient que de ce que ses oncles lui ont appris. «Homme de lettres véhément et impétueux, il revint du Mexique où il avait fondé un journal et fut l’un des premiers martyrs de l’Indépendance». Fadel Saïd Akl a hérité de lui l’amour du journalisme puisque, durant ses années d’études, il composa avec Edmond Honein, son ami de toujours, une collection de manuscrits destinés aux écoliers. Il témoigne de la reconnaissance aux Jésuites qu’il qualifie de «meilleurs pédagogues». «je me souviens aussi de Fouad Ephrem Boustany, lui-même étudiant à l’époque, qui m’a initié avec passion à l’Histoire du Liban. Amusé, il me raconte ses déboires avec la poésie. «C’était un recueil de poèmes écrit avec la fougue de mes seize ans. Je l’ai fait.Parvenir à Wadih Akl, mon oncle et futur beau-père, président du Syndicat de la Presse. Il déchira les textes et dit: «Désormais fais tout, à part de la poésie». Fadel Said Akl n’a guère perdu son temps puisqu’il fit ses débuts dans le journalisme au quotidien: Arzat Loubnan de Youssef el Hetté et crée à vingt ans un hebdomadaire AI-Assima. Ce magazine culturel destiné à la jeunesse a été intercepté dans son essor par les mandataires français à la suite d’un différend entre le Haut-Commissaire Damien de Martel et le Patriarche Antoun Arida lors de l’institution de la Régie Libanaise des Tabacs. AchChu ‘la, fondé en 1936, était un journal critique socialiste engagé. C’était à l’époque de la grande victoire du Front Populaire en France.  AchChu’ la a été longtemps combattu. «Même le président Chamoun de qui j’étais assez proche ne l’a pas épargné». Fadel Saïd Akl m’expliqua avec fierté qu’il était l’un des rares personnages alliant simultanément les deux idéologies de droite et de gauche si contradictoires alors.

 

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 © Prestige / Philippe

Un esprit érudit qui éclaira soixante ans de journalisme et des mains qui ont contribué à forger la presse contemporaine.

Il tenait un journal imprégné de socialisme tout en fondant avec Toufic Lutfallah Awad le parti de droite de l’Unité Libanaise.

Après de multiples suspensions, Ach-Chulà vire désormais dès 1952 vers des sujets moins dangereux: la culture, la société … AI-Ahali, un quotidien fondé avec Abdallah al- Hajj, est offert au public par intermittence de 1937 à 1942 quand l’arrêté du général Dantz interdit finalement sa parution. Il eut encore deux journaux à contenu divers: AI-Akl abordant uniquement des sujets littéraires et AlMichal dédié à la poésie libanaise populaire. Ses oncles paternels Assaad et Joseph avaient pris la relève de AI-Bayraq fondé par Saïd Akl.

Fadel ne tarda pas à accéder au sommet de cette entreprise familiale et présida sa rédaction de 1954 à 1960. Il était alors rédacteur en chef de quatre journaux: AlBayraq, Al-Bachir, Raqib al-Ahwal, Sawt al-Jamia. Fadel évoque avec tendresse l’année 1963.

«C’était l’âge d’or de AIBayraq: la fusion de AlZaman, propriété de mon beau-frère Robert Abela et de Beyrouth, publié en anglais, appartenant

à mon demi-frère Joseph Arej Saadé ainsi qu’AI-Bayraq dans une société de presse très florissante à l’époque.

AIBayraq, à l’instar d’autres publications fut aussi suspendu à plusieurs reprises. En 1948, Béchara el Khoury et Riad Solh ont interdit sa publication deux années durant. Le premier numéro de AI-Bayraq qui parut après la trêve représentait deux bras liés, parodie de la liberté enchaînée.

L’authenticité et la transparence des mots reviennent comme un leitmotiv dans le discours de Fadel Saïd Akl. Et lorsque je lui demandai s’il a pu toujours exprimer la vérité dans  un pays comme le Liban où cela n’est pas souvent recommandé, il m’a répondu avec humour

«Oui, la preuve: les neuf fois où j’ai été emprisonné». Le journaliste Fadel Saïd Akl se rappelle non sans nostalgie certaines rencontres qui ont marqué son passé. Tout d’abord, celle bien brève mais extraordinaire avec le grand savant Albert Einstein. «C’était l’année 1953 et j’étais en tournée d’information aux Etats-Unis. J’ai fait escale à l’université de Princeton en vue de rencontrer l’historien Docteur Philippe Hitti».

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© Archives Fadel Akl

Fadel Said Akl en compagnie de l’historien Jawad Boulos.

L’entrevue brève mais extraordinaire avec Einstein a profondément marqué Fadel Said Akl.

Nous nous promenions dans le jardin de l’université quand mes yeux se portèrent tout à coup sur un vieil homme à la chevelure ébouriffée et blanchâtre assis sur un banc. J’ai chuchoté à mon compagnon :

«J’ai l’impression d’avoir vu ce visage». Surpris de mon ignorance, mon ami me répond: «Mais c’est Albert Einstein». J’ai eu par la suite un court entretien avec le grand savant qui me montra du doigt un cèdre planté à proximité, dans le campus, importé du Liban par Docteur Hitti puis m’a parlé avec simplicité du Liban qu’il connaît à travers ses lectures». Il me relata son entrevue avec Juan

Domingo Peron en 1954. «J’ai toujours admiré la doctrine du justicialisme. Je voulais à tout prix rencontrer le président de la République argentine. C’est Roufaël Lahoud, le père de Roméo Lahoud, qui, malgré nos dissensions quand il était député au Liban, m’a arrangé un entretien avec lui. Juan Peron m’a serré dans ses bras à la manière sud-américaine en répétant «amigo» et m’a longuement expliqué ses projets de justice sociale et de dirigisme économique».

De retour au Liban, j’ai consacré de nombreux articles au péronisme».

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© Archives Fadel Akl

Rituel mensuel: le déjeuner auquel le président Frangié conviait les membres du Syndicat de la Presse.

En 1976, une commission de journalistes libanais s’est rendue en Libye pour y rencontrer Mu’ammar al Kadhafi. Dès notre entrée dans la salle de réunion et en présence de Moussa Sader, le chef de l’Etat libyen nous a apostrophés et questionnés sur le rôle des Maronites au Liban. Je lui expliqué leur place vitale dans la vie politique libanaise. Il répondit avec scepticisme. Marwan Hamadé qui était assis à côté de moi a proposé la laïcisation de l’Etat comme solution au problème libanais. Kadhafi en colère a quitté la pièce. Riad Taha qui était alors président du Syndicat de la Presse et moi-même avons été alors coincés plusieurs heures dans l’ascenseur à la sortie du palais. Pure coïncidence ou simple menace, je ne l’ai jamais su… En juillet 1957, une autre délégation s’est dirigée vers l’Egypte. «Abdel Nasser nous a reçus à Alexandrie. Des journalistes curieux demandaient des éclaircissements sur les troubles que causait l’Egypte au Liban. Nasser se tourna vers moi et dit : «Je laisse aux Libanais le soin de répondre»… Fadel Said Akl me raconta ensuite l’un de ses séjours en prison «au nom de la liberté de la presse».

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© Archives Fadel Akl

Au Brésil, Fawzi Chammas lui remet la médaille de commandeur de l’Ordre de l’Union mondiale de la Presse.

C’était en 1944. Ce qui différenciait cette détention de toutes les autres était que l’homme de loi qui l’avait arrêté était un ami d’école, Abdel Aziz Chéhab. L’avocat chargé de le défendre était aussi une vieille connaissance et son geôlier, un dénommé Khaddaj, travaillait en même temps dans l’un de ses journaux. La situation était véritablement embarrassante pour tout le monde. Fadel Said Akl a collaboré à la plupart des quotidiens libanais. Membre du Syndicat de la presse depuis 1937 et vice-président depuis 1982, il a exercé la fonction de conseiller du ministre de l’Information de 1970 à 1982.

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© Archives Fadel Akl                                                                                       © Archives Fadel Akl

Georgina Rizk saluant Antoinette Akl épouse de Fadel Said Akl.                                  Fadel Said Akl à Hollywood avec Johnny Weissmuller (Tarzan) et                                                                                                                                                                            son  singe Cheetah.

Il possède à son actif non seulement des milliers d’articles traitant de sujets les plus divers mais aussi de nombreux ouvrages littéraires. Les thèmes varient aussi : une œuvre relatant la vie du martyr Said Akl, d’autres lyriques : le maître, l’élève… des biographies hétéroclites de Youssef Yazbek, de Fouad Haddad, son meilleur ami tué durant les événements de 1958, du brillant orateur Michel Zakkour avec la participation de Riad Honein. Fadel Said Akl s’est également attardé sur la vie d’émigrants libanais dans le monde. Il leur a consacré plusieurs écrits: Elia Abou Madi, Mgr Mansour Estephan, Dr Naïef Bassil., ainsi que d’autres noms illustres.

Des publications sur la persécution des peuples: le génocide arménien au cours du drame libanais … Son jubilé d’or journalistique a été célébré le 30 novembre 1986 sous le patronage du président de la République. La saga de celui qui, avec des mots simples et nobles, a fait du journalisme un mo

nument sacré. MIREILLE ZOUAIN