Mohammed Baalbaki

 

Prestige N 80, Janvier 2000

Pas de faux-fuyants. Pas de compromis. Il adhère aux courants de l’Histoire, y imprime ses opinions. Fidèle à ses amitiés mais intransigeant dans ses principes, cet homme de presse est défini comme le porte-flambeau de la liberté d’expression. C’est sans doute cela qui l’a établi et affirmé au Liban durant plus d’une décennie président du Quatrième Pouvoir …

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© Archives Mohammed Baalbaki

Le président du Syndicat de la presse et son épouse Maguy. Elle l’aura attendu sept ans jusqu’à sa libération de prison.

Une vieille bâtisse de Beyrouth, toute en arcades et tuiles rouges. Au second étage de cette demeure appartenant à l’origine aux Salam vit la famille d’Abdel Hafiz Baalbaki. Sa femme Bdour Dimashkié lui a donné trois fils Afif, Mounir et Mohammed. Le benjamin ne connaîtra pas sa maman puisqu’il la perd en 1921, dix jours après sa naissance. Aujourd’hui, c’est avec émotion que l’adulte décrit les peintures murales de cet édifice qui n’existe plus. Détruit comme tant d’autres, pour faire place au modernisme des bâtiments trapus.

UNE HISTOIRE DE FAMILLE. Entre les deux stations de tram Al Ariss et Nouairy, Mohammed coule une enfance douce et paisible auprès de ses frères, Aziz, Nazih et Nabih, et de Aziza Darwich al Houssami qu’il considère comme sa véritable mère. Les Baalbaki forgent des amitiés avec plusieurs familles beyrouthines: les Fakhoury, Zantout, Kabbani, Kaddoura. Son oncle Badr Dimashkié, chef de la municipalité de Beyrouth, est l’un des premiers musulmans à épouser une chrétienne, Julia Tohmé. Pionnière dans la lutte pour l’émancipation de la femme, elle est propriétaire et rédactrice en chef de Al Mar ‘a al Jadida, l’une des premières revues libanaises à s’adresser aux femmes et plaider leur cause. Badr fonde lui-même deux organisations, pour le «tourisme» et pour «l’arbre libanais», collaborant avec les Drs Fouad Ghosn et Amine Gemayel, grand-père du président Gemayel. Son père est tailleur à Beyrouth, un spécialiste du costume arabe. Tous les notables de la capitale s’habillent chez Abou Afif, chef du Syndicat des couturiers et fondateur de la section technique des Makassed. Abou Afif est aussi mélomane, il affectionne le tarab. Comme tous ses voisins, il se rend chez Omar Daouk, le seul à avoir la radio pour écouter les chansons diffusées et s’extasier devant cette boîte magique. Abou Afif se procure enfin un phonographe et peut savourer des heures durant les mélopées d’Abdel Wahab et d’Oum Koulsoum. Abdel Hafiz Baalbaki se rendra même régulièrement en Egypte pour assister aux récitals de la grande chanteuse arabe Oum Koulsoum. 

MAKASSED: UNE ÉCOLE. Mounib Jaroudy lui apprend l’alphabet, Toufic el Baba le Coran Ghaleb Turk le français et Omar Farroukh l’arabe. Baalbaki et Salah Abbouchi sont les élèves préférés de ce dernier mais si turbulents que dès qu’il rentre en classe, il inscrit illico sur le tableau: Salah et Mohammed de retenue. Un jour, on lui crie: «Monsieur, Salah est absent»; il répond: «Il sera quand même retenu». C’est ici, à l’école primaire des Makassed

dont le directeur est alors Abdallah el Machnouk, que Baalbaki commence sa carrière de journaliste. Noureddine Medawar l’initie à la presse. Il le conduit un jour, rue Abdel Wahab el Inglizi, aux imprimeries de Youssef el Khazen, qui publiait le quotidien Achark de Aouni el-Kaaki, lui montre les épreuves, enfin lui propose d’y travailler l’été comme correcteur bénévole.

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© Archives Mohammed Baalbaki

C’est à l’école primaire des Makassed que Baalbaki rencontre le journalisme.

PREMIERS SURSAUTS. Avec les années 30, la révolte se fait plus violente contre le Mandat, Les manifestations ciblent presque toujours le tramway, symbole français. On brandit le poing devant le Palais des Pins, résidence du Haut Commissaire. Aux Makassed on n’entonne pas l’hymne national, celui de l’Etat soumis, déclaré par le général Gouraud. On ne hisse pas la bannière bleu blanc rouge avec au centre le cèdre du Liban. C’est seulement après l’année 1943 que l’on verra le véritable drapeau libanais flotter au-dessus des Makassed. Maître Zaki Naccache y enseigne l’Histoire; au début de chaque cours, il se dirige au tableau et dessine la carte de la Grande Syrie implantant la doctrine du parti nationaliste dans l’esprit des jeunes écoliers. Naccache est incarcéré un jour. Ses élèves apprendront bien plus tard qu’il est membre de ce parti clandestin dirigé par Antoun Saadé. A l’époque, tout le monde y est favorable d’autant plus que l’union des pays de la Syrie naturelle va de pair avec la perspective d’une Libération. Naccache, libéré, est acclamé, par une grande manifestation estudiantine qui restera gravée dans la mémoire de Baalbaki.

ECOLIER EN SOUTANE. Avec Salah Abbouchi et Rafic Ghandour, il prend des cours d’art dramatique. Ensemble, ils répètent en plein air. Un jour, le directeur Abdallah al Machnouk et le Mufti Mohammed Toufic Khaled entrent en classe. Ils veulent fonder un institut religieux de droit musulman parallèle au programme scolaire. 14 écoliers dont Baalbaki accèdent à cette école privilégiée: un prof pour chaque élève. On lui confiera la lecture du sermon du vendredi à la mosquée du sérail, à proximité du café Automatique. Il n’a pas encore 16 ans. Un an plus tard, un nouveau nazer est nommé. Fanatique, il modifie les programmes, fait tout basculer en faveur des cours religieux qui l’emportent sur ceux au bac. Le nazer va encore plus loin: désormais plus de sport et le port du short est rigoureusement interdit. Mohammed décide alors d’abandonner, ne pouvant plus désormais sortir sans soutane et turban. Comme il souhaite préparer son doctorat en théologie en Suisse, il est prêt à tout pour se rattraper àl’école normale … et rester en bons termes avec le mufti. Ainsi fut fait avec l’approbation du directeur. De l’école secondaire, Baalbaki se souvient de la réception des écoliers en l’honneur du roi du Maroc Mohammed V. II se rappelle aussi le jour où Machnouk lui rend sa copie de littérature arabe sans la noter .avec la mention: «Supérieur au niveau requis.»

LE DEFI UNIVERSITAIRE.  L’Université Américaine de Beyrouth octroie deux bourses par an aux bacheliers brillants des Makassed : Baalbaki et Khalil Itani en bénéficieront. Bien qu’il ne parle pas un mot d’anglais, Mohammed obtiendra son BA en littérature arabe de l’AUB mais il a besoin de maîtriser l’anglais pour suivre le cours de philo de Charles Malek. Il lui dit : «Qu’est-ce qui compte le plus pour vous, Docteur, le fond ou la forme ?» Malek lui répond : «Le fond bien entendu» «Et si l’un de vos étudiants vous présentait une copie de philosophie excellente mais rédigée en arabe ?`» «Je te fais confiance, seulement on ne peut pas passer outre le règlement. Il faut l’autorisation dean.» Le doyen acceptera. Mohammed Baalbaki bénéficie donc de la bourse et en échange redouble d’efforts. C’est dans la branche consacrée à l’œuvre islamique à la grande bibliothèque de l’AUB qu’il déploie ses efforts et ses connaissances. Il classe les manuscrits, présente des rapports sur chacun. Il est simultanément rédacteur en chef d’une revue estudiantine, AL Ourwa.

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE NATIONALISME.Ces deux années 40-42 sont marquées par sa rencontre avec un mouvement politique alors en vogue, le Nationalisme Arabe fondé par Dr Constantine Zreik: Baalbaki tombe par hasard sur le livret rouge qui comporte les principes fondamentaux et la pensée du parti; avec le président Takieddine el Solh, alors étudiant comme eux et prof d’arabe à mi-temps à la Mission Laïque Française, Nasra. Fin 1941, Takieddine el Solh fonde AL Diyar avec Hanna Ghosn. Baalbaki en est secrétaire de rédaction. Le premier numéro est un véritable triomphe. A la une, une carte dessinée par Baalbaki à cette époque, l’usage des cartes n’était pas fréquent représentant le front russo-allemand et aiguillonnant le sentiment patriotique au Liban et dans le monde arabe. Vichystes et Allemands ayant été récemment chassés du pays. Simultanément, Baalbaki prépare sa thèse de licence Introduction à l’étude de la littérature du Coran, qui comporte deux parties, l’une traitant des méthodes des anciens et des Modernes pour l’étude du Livre Saint et l’autre, de ses propres suggestions pour l’aborder comme un livre littéraire exceptionnel. Il brille lors de la soutenance dirigée par un jury constitué d’Anis Khoury Makdessi, Gabriel Jabbour et Constantine Zreik, et reçoit un A+.

PROF POUR SEPT MOIS. Après sa licence et outre son travail au Al Diyar, il devient prof de langue arabe, de critique littéraire, d’histoire-géo. L’enseignement lui permet de lier amitié avec nombreux étudiants dont le général Ahmad el Hage, Mounah el Solh, le ministre Bahije Tabbarah, Ghassan Tuéni, le député Saïd Fawaz et l’homme d’affaires Nasri Abou Sleiman … Parmi eux, un ecclésiastique intelligent, le futur patriarche Aghnatios Hakim. Il donne son cours d’histoire-géo, le mercredi après-midi, jour férié de la section française. Ce qui lui complique la tâche d’autant plus que l’on considère la matière comme secondaire. Normal! Elle n’est requise qu’à l’oral. Baalbaki est assez astucieux: pour intéresser les étudiants, il trouve un moyen original: la première partie se fait en classe, la seconde en plein air. En se promenant, on parle histoire et… politique aussi. Quelques étudiants sont membres du PPS, d’autres, comme leur prof, du Parti Nationaliste Arabe. Lors de ces interminables discussions, chacun défend ses propres idées. Plus tard, Mohammed rompt avec le Nationaliste et devient membre puis responsable au PPS. Journalisme et enseignement vont de pair. Mais cette double activité fatigue Mohammed et à la fin de l’année, souffrant d’une pleurésie, il est contraint de se reposer pendant trois mois à la montagne. L’antibiotique n’est pas encore découvert. Après la cure, son médecin, Fotiades, un Grec, le somme de choisir entre les deux métiers et lui conseille la presse, moins éprouvante pour les poumons. Il met fin à l’enseignement, une carrière entreprise durant tout juste sept mois.

POINT D’INTERROGATION POUR L’INDEPENDANCE Au début de l’automne s’amorce au Liban le mouvement pour l’Indépendance. On élit un nouveau Conseil chargé de remanier la Constitution. Le haut-commissaire français décide de suspendre le quotidien Assia de Toufic Wehbé, conseiller de la délégation syrienne pour les négociations sur l’Indépendance. Celle-ci était formée de jeunes nationalistes tels Naïm Moghabghab, Mohammed Choukeir et Emile Boustany… On se met alors d’accord pour publier un bulletin quotidien sous un grand point d’interrogation. Rédigé par des plumes patriotiques, il est publié durant une dizaine de jours, à chaque fois par une presse différente. 2 ou 3 numéros sont ainsi préparés chez Mohammed Baalbaki. Le peuple s’empresse de se le procurer; le mandat français s’indigne et s’étonne …

AL DIYAR, L’ECOLE SOLH. le quotidien le plus important d’avant 1943 prépare tous les esprits à l’indépendance. Son comité est constitué de grandes figures de presse: Takieddine el Solh, Hanna Ghosn et d’autres …

Takieddine el Solh finit ses cours d’arabe à 16 heures et se rend ensuite aux locaux du journal, à la rue Foch à proximité du petit sérail et du ministère de l’Economie, et à deux pas du Centre-Ville. Il prépare méticuleusement l’éditorial, le dernier article à être imprimé. Il l’écrit d’un trait puis le remanie, y apporte quelques retouches. Tous les journalistes de l’époque apprennent à rédiger des éditoriaux à l’école du président el Solh. Salah Abboushi travaillait alors à Baalbeck, à la Compagnie des Chemins de fer, son ami Mohammed l’appelle et lui propose un poste au Diyar. Salah Abbouchi y travaillera comme correcteur.

PRESSE ET MOUVEMENT OUVRIER. Après l’indépendance, Al Diyar publie un numéro spécial, aujourd’hui d’une valeur inestimable, relatif aux événements de novembre et rédigé en grande partie par Hanna Ghosn qui se penche sur les grands moments et événements très précis de cette époque..

Dans les bureaux du quotidien, on se penche sur la déclaration ministérielle.

Solh porte au choix des expressions et tournures adoptées avec un soin particulier. Cette période permet à Baalbaki de se réaliser dans la profession à tous les plans: administratif, rédactionnel, politique. Le quotidien ne possède pas sa propre imprimerie. Il est mis sous presse chez Abdel Malak. Baalbaki, secrétaire de rédaction, ne quitte les lieux qu’après avoir bouclé tout le travail, pratiquement jamais avant l’aube. Il y fait la connaissance du mouvement ouvrier dont la plupart des membres socialistes travaillent à l’imprimerie, entre autres, Mustapha el Ariss, Saadeddine Moumni, Hanna Zarka, Antoun Sarkis …

PRESSE : INFLUENCE ET ARTICLES CHOC. Outre son travail au Al Diyar, Baalbaki écrit dans Al Aahd de Fouad Kassem, son ancien prof d’art dramatique. De même, il collabore avec Saïd Freiha à Assayad, fondé il y a deux ou trois ans. Mohammed aborde à nouveau les années 40 et cite un article-choc publié par Al Diyar. L’Etat d’Israël n’est pas encore déclaré. Les Américains et plus particulièrement le président Truman sympathisent manifestement avec les Hébreux. Leurs déclarations belliqueuses ne trouvent aucun écho dans la presse, jusqu’au jour où … les articles de l’époque étaient accompagnés de photos-clichés. Baalbaki demande un soir aux imprimeurs de mettre le cliché de Truman sens dessus dessous. Le lendemain, le scandale est à la une! L’ambassade américaine proteste violemment contre cette insulte au président des Etats -Unis. Après s’être confondu en excuses à l’ambassade et leur avoir assuré qu’il s’agissait d’une erreur d’impression, le rédacteur en chef demande des comptes à Baalbaki. Ce dernier réplique: «Il fallait quand même secouer un peu ce Truman qui exagère!» Un autre soir, à l’imprimerie, Baalbaki apprend à la radio du Caire la mort de la chanteuse Asmahane, alliée des Anglais. Il change derechef la manchette et annonce à la une: «Le meurtre d’Asmahane». Le lendemain, les autres journaux n’ayant pas eu le temps de publier la nouvelle, Al Diyar est le seul à l’étaler en première page et marque ainsi un point dans la presse… pas si facile à gagner pour Baalbaki qui se voit vertement réprimandé pour avoir pris tout seul la décision de changer la manchette…mais le numéro s’épuise en quelques heures et la direction du journal change prestement d’attitude à l’égard de Baalbaki.

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© Archives Mohammed Baalbaki

A la tête d’une manifestation de la presse contre le «terrorisme» et pour la liberté d’expression.

UNE FEMME DE PRESSE. Baalbaki ouvre comme d’habitude le courrier à Assayad. Une lettre au style élégant et extrêmement subtil retient son attention, Il la montre à Saïd Freïha, La lettre signée par un pseudonyme sera quand même publiée, Et Mohammed Baalbaki recevra régulièrement ces lettres mystérieuses, Un jour leur auteur se fait annoncer, C’est plutôt une charmante surprise pour les éditeurs. Il s’agit d’une demoiselle. Stupéfaction: Jacqueline Hakimian, car c’est son nom, est arménienne … mais sa plume s’exprime dans un arabe admirable et harmonieux,

Hakimian sera sans doute la première femme à écrire dans une publication sociopolitique. Accueillie cordialement aux bureaux de la revue, elle y collabore,

jusqu’au moment où elle ralliera le quotidien Al Hayat, fondé par Kamel Mroué, pour y tenir une rubrique Haoul al Madina.

 

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© Archives Mohammed Baalbaki

Baalbaki explique au président Chamoun les performances de la presse moderne.

LA PHOTO DANS LA PRESSE. Serbai et Baalbaki ont la chance d’acquérir une caméra, rare à l’époque, pouvant prendre 36 photos de suite. Ainsi ils pourraient saisir à satiété des politiciens dans des situations et des pauses incongrues. Le scoop du premier numéro est une entrevue avec le roi Abdallah à propos de la Grande Syrie. Le sujet attaqué est alors d’actualité. L’article  fait un véritable tabac. L’appareil-photo leur est d’une grande aide. Alors que journaux et revues travaillent sur clichés, KouL Chay est le seul à publier des photos expressives. Lors de la manifestation menée à Sofar par Abdel Hamid Karamé contre Béchara el Khoury, Saïd Serbaï, caméra éternellement suspendue à l’épaule, prend une photo éloquente: Karamé, devant le

chef de la police, découvre sa poitrine et lui intime: «Tire!». Outre les photos l’innovation réside au niveau de la couleur:

KouL Chay paraît toujours en deux couleurs noir-rouge alors que les autres journaux imprimaient simplement en noir.

KOUl CHAY: UNE TRIBUNE LIBRE. Koul Chay se pose désormais en tribune libre quoique partisan du gouvernement de l’Indépendance. Il donne à tout citoyen l’opportunité de s’exprimer: communiste soit-il, socialiste ou nationaliste. De grands écrivains y promènent leur plume, entre autres Maroun Abboud, Georges Hanna, Bahij Osman. Et cette politique évolue progressivement pour se transformer en polémique agressive suite à la crise palestinienne et la déclaration de l’Etat d’Israël en 1948.

Son journal: une tribune libre où s’exprime la polémique la plus virulente

LEÇONS À L’ANGLAISE. Paradoxalement, la même année, Baalbaki fait partie d’une délégation officielle en Angleterre. Formée de Robert Abela et Baalbaki du Liban et Amine Saïd, Zouhair Kabbani et Elia

Chaghouri de la Syrie, elle effectuera une visite de trois mois en Angleterre et en Irlande, et y découvrira les différents aspects de la vie du Royaume: les mines de charbon, les séances au Parlement irlandais. Un député protestant s’adressera avec véhémence au ministre de l’Education: «Savez-vous que dans tel village à telle école, un professeur catholique a été nommé?» Propos qui révèlent l’éternel conflit catholiques-protestants et provoquent l’indignation de Baalbaki. Le problème se pose certes au Liban mais quand même pas au point de l’aborder au Parlement! Ce voyage lui permet de connaître les technologies avancées. Il ne peut s’empêcher de remarquer que les Anglais fondent leurs statistiques plus sur des vérités que sur des hypothèses. De retour au Liban, il écrit un article sur la problématique suivante: «40 millions de personnes vivent dans le monde arabe. Une moitié bédouine non-civilisée et l’autre moitié moderne. Des 20 millions modernes, une moitié est illettrée, des dix millions qui restent, on soustrait les femmes et les malades. On conclut ainsi que les Arabes en tant que force active, combattante et moderne sont surpassés en nombre par les Hébreux.» Article retentissant qui provoque d’interminables polémiques et sa rupture avec Nidaa el Kawmi. En outre, Baalbaki s’inspirera de sa visite au Times pour établir un département d’archives digne du nom, future référence en journalisme.

PROCÈS. Un incident à Gemmayzé entre les Phalangistes et le PPS décide le gouvernement à suspendre ce dernier et arrêter son leader. Saadé quitte clandestinement le pays et se rend à Damas où Hosni al Zaïm lui fournit les armes nécessaires pour déclarer la révolution. Ce qui n’empêche pas les deux gouvernements d’entamer des négociations qui aboutiront à l’extradition pure et simple de Saadé au Liban. Il sera condamné à mort la nuit même sans autre forme de procès. Un jugement expéditif qui choque tout le monde, opposants et partisans. 40 jours plus tard. Hosni el Zaïm est assassiné dans un coup d’Etat Sami el Hannawi s’empare du pouvoir. Baalbaki écrira à travers son journal: «Il lui offrit son revolver, des armes puis le livra au gouvernement libanais qui l’exécuta comme on sait!». Baalbaki et Serbaï comparaissent devant un tribunal militaire présidé par le même officier qui condamna Saadé. Mohammed est accusé d’avoir mis en péril la sécurité de l’Etat. Cette fois, c’est le docteur Abdallah al Yafi qui se charge de la défense. Le juge marque une pause devant le point d’interrogation de la phrase-clé: «Que voulez-vous dire par ce point?» Baalbaki brièvement:«C’est un point d’interrogation». Le juge: «Non, nous savons ce que vous insinuez. On l’a arrêté, jugé, sans lui , donner la chance de se défendre … » Baalbaki répond: «C’est bien vous qui le dites». Procès retentissant Yafi réussit à prouver l’invalidité de l’inculpation qui se retrouve du fait nettement réduite: Baalbaki ne sera condamné qu’à trois mois de prison. Sont aussi incarcérés Georges Naccache propriétaire de lOrient pour son article «Deux négations ne font pas une nation», GhassanTuéni qui écrivit: «Antoun’Saadé, ce martyr», Clovis Khazen inculpé d’attentat à l’explosif dans le Kesrouan. Ironie du sort: ce dernier sera élu plus tard ministre de l’Information.

Koul Chay publie des articles écrits en symboles par Mohammed Youssef Hammoud et des intellectuels du PPS: «Cet arbre qu’on a abattu» ou «cette école qu’on a fermée». En deux mots, le gouvernement est embarrassé par la politique du journal. Après le premier attentat contre Ryad el Solh, Koul Chay est suspendu pour la première fois. La nuit même, vers trois heures, juste après la tentative d’assassinat, des soldats font irruption chez les Baalbaki, arrêtent Mohammed et le conduisent au sérail du Bourj. Il y trouve aussi des jeunes du PPS dont il est partisan. Après trois jours de détention, ils sont transportés à la prison du Ramel sans avoir subi d’interrogatoire. Deux semaines passent, les détenus ne sont toujours pas interrogés. La loi autorisait à l’époque les arrestations arbitraires de journalistes qui lutteront plus tard pour son abrogation. Après 25 jours d’incarcération, Baalbaki déclare la grève de la faim. Il est alors transporté dans un dispensaire à lits, avec pour compagnons de cellule cinq prisonniers au lieu de trente. Sa grève de la faim remue le pays. Kamal Joumblatt en vient à demander publiquement les motifs pour lesquels Mohammed Baalbaki n’avait pas encore été interrogé.

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© Archives Mohammed Baalbaki

Au palais de Chaillot, Paris 1948. Baalbaki venu avec le président Riyad Solh pour plaider la cause palestinienne.

LA PRESSE ET NASSER. 1951-1961: la période de Sada Loubnan. Elle se caractérise par trois étapes principales. La visite d’une délégation en Egypte pour un rapprochement avec Gamal Abdel Nasser et la révolution. La délégation est constituée de Robert Abela, Saïd Freiha, GhassanTuéni, Riad Taha, Marc Riachi… et Baalbaki.

LA CHUTE DE CHICHAKLY. Mohammed sympathise d’une part avec Emile Bustani et d’autre avec le chef d’Etat syrien Adib al Chichakly. On lui apprend un jour que ce dernier est gravement malade. Inquiet il se rend en Syrie et le trouve en excellente santé! Mais les yeux assombris par d’obscurs nuages. Le problème de l’union irako-syrienne est alors d’actualité. La Syrie est tiraillée entre deux mouvements contradictoires: le premier soutient l’Union, prévoyant une expansion des Hachémites, l’autre s’y oppose prenant en ligne de compte les rapports privilégiés qui lient encore l’Irak et l’Angleterre alors que la Syrie, elle, s’en est libérée. Durant la visite de Baalbaki à Chichakly, un reporter prend une photo des deux hommes dans une piscine. Pour l’opinion publique, c’est clair: ils sont amis intimes. De retour à Beyrouth, le grand homme d’affaires Emile Boustani demande à le voir d’urgence et le met dans le secret d’une affaire d’Etat. Bustani est connu dans le monde arabe: il s’est lié d’amitié avec les dirigeants du Golfe. Il est même considéré comme le «conquérant» du monde arabe.

Son entreprise CAT a contribué à la construction des ponts et chaussées et des aéroports. Mohammed Baalbaki apprend qu’en dépit des obstacles, une décision internationale était prise quant à l’union irako-syrienne et que Chichakly se devait de l’approuver. Baalbaki est chargé de l’en avertir et lui assurer de sa position de vice-roi en Syrie dans le cadre de cette union. Baalbaki transmet le message, Chichakly refuse catégoriquement de se soumettre. Responsable de l’Indépendance syrienne, il estime devoir la sauvegarder. Lorsque Bustani apprend sa position intransigeante, il laisse tomber ces mots comme un verdict: «Chichakly s’est condamné lui-même». En effet, deux mois plus tard, les régions de Homs et d’Alep s’embrasent. Face aux pressions militaires, Chichakly s’incline pour éviter un bain de sang et se rend au Liban, à l’ambassade saoudienne à Beyrouth. Plus tard, il tentera de retourner en Syrie où il conserve de solides amitiés mais le président Chamoun, prenant le parti de l’Irak, ne le lui permettra pas. L’ironie une fois de plus c’est qu’Adib Chichakly avait œuvré pour l’élection de Camille Chamoun. L’accès à la Syrie lui étant interdit, Chichakly part pour l’Arabie Saoudite pour se rendre ensuite en Suisse puis au Brésil où il est abattu par un druze syrien.

LES CANCRES DE L’ONU. A l’issue de sa visite officielle en Angleterre, Baalbaki se rend à Paris où il rencontre Charles Malek qui y dirige la séance des Nations unies pour la Charte des Droits de l’Homme. A la fin de la séance, Baalbaki l’aborde et lui dit: «Maître, vous nous faites honneur!» et l’autre de répondre: «Mohammed, combien y a-t-il de cancres à la faculté? Eh bien ici, ils sont encore plus nombreux.»

LES USA, CE PAYS ÉTRANGE. En 1955, Baalbaki et Georges Naccache effectuent une visite aux Etats-Unis organisée par lEducational Exchange. Ce voyage contribue à élargir énormément leurs horizons politiques. Mohammed y passe trois mois et fait la connaissance de ce pays étrange, de sa force et surtout de l’impact de la presse sur la population. Il s’aperçoit aussi de l’abus des juifs dans cette partie du monde. Il visite vingt Etats et rencontre des Américains qui s’étonnent de les voir voyager autant alors qu’eux ne se sont jamais préoccupés de sortir de leur région.

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© Archives Mohammed Baalbaki

Entre la Syrie et Baalbaki, toujours cette passion houleuse. Condamné à 5 ans de prison par Damas, grâcié, favori des chefs d’Etat.

«Arrivé chez Antoun Saadé, il comprend qu’un coup d’Etat se prépare en Syrie…»

LE NATIONALISME S’EXPRIME. Sa connaissance de ce parti remonte à ses premières classes aux Makassed. Mais il ne rencontre Antoun Saadé qu’à l’époque de Koul Chay. Le leader du parti est persécuté, on interdit à la presse de parler de lui. Baalbaki est le seul à avoir le courage de lui offrir un espace pour ses articles. Saadé est surpris.

Leur première rencontre a lieu chez un membre du parti: Abdallah Koubrousy. Saadé lui fait part des exactions dont il est victime. Non officielles mais vraies. Quelques jours plus tard, il reçoit de la part de Saadé un article anonyme intitulé «Le PPS un parti étranger». On accusait alors le parti de collaboration avec les nazis et les fascistes. Le lendemain, le journal reçoit une infinité de lettres d’indignation:

«Comment accuse-t-on le PPS d’être un parti étranger?» Baalbaki montre les lettres à Saadé qui en rit: «Ils se sont emportés avant même de lire le contenu». Baalbaki lui demande alors d’écrire régulièrement des articles et… de les signer quitte à discuter des risques encourus par le journal. Le second article de Saadé s’intitulera: Al ourouba aflassat. Il y dénonce les lacunes du parti nationaliste arabe. Dans le même numéro Baalbaki riposte par un article: AL ourouba Lam toufless qui attirera immédiatement les foudres du parti nationaliste arabe. Le fossé de dissensions s’élargit entre le journaliste et le parti. Ses responsables refusent de participer à un débat public. Baalbaki rompt avec le parti. Ceci n’empêchera pas la publication de nombreux autres articles, sans doute les derniers écrits de Saadé …

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© Archives Mohammed Baalbaki

En 1982, Baalbaki élu pour la première fois président du syndicat de la Presse au Liban.

7ème PROCÈS, 7 ANS DE PRISON. 1961: c’est la dernière fois que Baalbaki connaîtra l’univers carcéral. C’est son 7èmc procès. Il restera 7 ans et deux mois en prison … Un coup d’Etat à Damas met terme à l’union syro-égyptienne. La Syrie reprend son Indépendance. Le PPS réfléchit: «Pourquoi ne pas en faire de même au Liban?» Abdallah Saadé est élu à la tête du parti. Baalbaki, président du Haut Conseil. L’affaire est évaluée en profondeur pour optimiser les chances de réussite. Les détails sont tus. Un certain nombre d’officiers sont mis dans le secret: Fouad Awad et Chawki Khairallah, le colonel Ghazi. On passe même aux futures nominations. Jawad Boulos président de la République, le colonel Ghattas Labaki, frère de Salah Labaki, chef de l’Armée, Fawzi Kaookgi, ami de Baalbaki, Premier ministre … Le journaliste doit aussi contacter Afif el Tibé pour lui proposer de devenir ministre de l’Information. Ce poste avait été proposé à Baalbaki mais il préfère le confier à Tibé. Leur succès est en effet presque une certitude. Kidnapper le président de la République et hauts responsables de l’Etat, annoncer leur enlèvement

à la radio. L’officier Fouad Awad se rendrait de Tyr au ministère de la Défense pour libérer Khairallah. Date fixée: la veille du Nouvel An. Le colonel Antoine Saad, chef du Second Bureau a des soupçons quant aux déplacements d’Awad. Il appelle le Palais Présidentiel à Sarba pour que des mesures d’urgence soient prises. Ce simple appel avorte le coup d’Etat. Baalbaki se rend chez Assad Achkar. Au volant de la voiture, Joseph Nasr, le frère de sa fiancée Maguy. Ils voient les officiers enlevés arriver menottes aux poignets. Les conspirateurs sont d’accord: tant que le Président n’est pas arrêté, le coup est voué à l’échec.

A l’aube, ils comprennent que la situation est désespérée. La radio annonce vaguement une tentative de coup d’Etat maté au berceau alors que Sada Loubnan publie tous les détails de l’opération: un véritable scoop qui choque le public. Baalbaki va chez Joseph Nasr à Badaro et se cache deux jours chez lui. Ensemble, ils traversent le Musée à pied pour se cacher au domicile de la sœur de Joseph à Mazraa.

Dix jours après, Baalbaki se rend: il appelle l’avocat Farid Haddad et Afif el Tïbé pour qu’ils l’accompagnent chez le Procureur Général Emile Hnoud. Il est écroué à la caserne de l’Emir Béchir. Ses amis sont déjà là: Abdallah Saadé, Assad Achkar, Chawki Khairallah… A la prison al Kalaa ils seront incarcérés dans des cellules. Le ministre de l’Intérieur Pierre Gemayel passe outre les considérations politiques. Il veille à ce qu’ils ne subissent pas de mauvais traitements. Nombreux amis dont le Dr Albert Moukhaïber font appel à un éminent avocat français pour venir au Liban prendre la défense de Baalbaki. Cet avocat exprimera plus tard son admiration pour le génie du journaliste. Baalbaki est condamné à la peine de mort, réduite plus tard à la perpétuité. Compagnon de captivité: un général iranien, Teymour Bakhtyar, cousin de l’impératrice Soraya. Baalbaki l’avait rencontré lors d’une mission officielle en Iran. Bakhtyar avait alors les faveurs du Chah qui l’avait nommé directeur de la Sûreté. Baalbaki demande à le voir.

Le général croit avoir affaire au journaliste, ce dernier le détrompe: «Je suis ici au même titre que vous.» Ils deviennent amis. Bakhtyar reçoit un jour une lettre de Soraya: elle est prête à venir le soutenir au Liban. Baalbaki conseille à son compagnon de l’en dissuader. Le Liban ne ressemble t-il pas à cette époque à un terrain miné?

Mohammad6 Baalbaki avec le président Bachir Gemayel. © Archives Mohammed Baalbaki Mohammad7 L’ambassadeur français Paul Blanc remet au journaliste Mohammed Baalbaki la médaille d’officier de l’Ordre du Mérite au nom du président français François Mitterand. © Archives Mohammed Baalbaki

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA LIBÉRATION. Baalbaki bénéficie de l’amnistie sous le mandat de Charles Hélou. Il est libéré de prison avec les civils. Sous le mandat de Frangieh ce sera le tour des militaires. Trois mois plus tard, il épouse enfin celle qui l’a attendu sept ans, Maguy Nasr, sa fiancée. Baalbaki continue de collaborer un certain temps avec le parti puis rompt définitivement pour des raisons d’idéologie et se consacre exclusivement à la presse. Il publie à nouveau Sada Loubnan.

Charles Hélou et Riad Taha l’aideront à récupérer la concession de publication. Le journal continue à paraître chaque midi jusqu’au jour de l’assassinat de Riad Taha, Président du Syndicat de la Presse. Farid Abou Chahla se verra confier la mission mais il décède avant de pouvoir porter le flambeau de la presse. En 1982, un nouveau conseil est élu. Aujourd’hui, Mohammed Baalbaki remercie ses amis, ceux qui lui ont fait confiance et l’ont désigné, bien plus d’une fois, Président du Syndicat de la Presse. GHADA SCHREIM