Académie Française : Quai de Conti

Prestige N 23, Avril 1995

Prestige visite l’illustre institut

Le cardinal de Richelieu fonde l’Académie française en 1635. Transportée, le 20 mars 1805, au Collège des Quatre- Nations sur décret de Bonaparte, elle devient la Coupole et l’illustre institut gardera jalousement le secret de sa pérennité. Nous avons pris rendez-vous au Quai de Conti avec la littérature profonde. Daniel Oster, agrégé ès lettres, écrivain et chargé de mission à la publication du dictionnaire, nous y attendait pour une visite exclusive de ces lieux sacrés.

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© Prestige

Entre un mécénat de cardinal et une ambition d’empereur

Jusqu’à la création de l’Académie, l’homme de lettres trouvait des difficultés à subsister de son métier.

Les droits d’auteur n’existaient pas à l’époque. L’écrivain était lié à un noble dont il était soit le conseiller, soit le scribe, soit  l’historiographe comme Racine pour le roi. Corneille, lui, gagnait plus d’argent avec le théâtre. Les manuscrits étaient vendus au libraire.

Etre membre de l’Académie était donc un moyen de subsistance. «Si l’Académie a vu le jour c’est grâce à la Pléiade, Ronsard et une volonté politique.» N’est-ce pas le roi Louis XIII qui, en 1635, officialise l’Académie? Cette assemblée de lettrés aux débats exclusivement consacrés aux lettres montrait le lien entre le statut d’homme de lettres et celui d’homme politique et distribuait les gratifications.

UNE MISSION D’AUTORITÉ. Ceci n’explique pas toutefois que par-delà le temps, l’Académie brille encore au summum de la littérature. M. Daniel Oster: «S’occuper de la langue française, voilà ce pourquoi elle a été fondée. Je veux dire par là défenseur de la langue d’un peuple, d’une nation.

L’Académie a réussi à développer cet attachement particulier du peuple français à sa langue comme lien d’identité. Un fort sentiment de la langue sévit en France. La langue est le miroir d’une nation et constitue aussi bien un lien de mémoire … »

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© Prestige/Tony Hage

Salles de délibération et de réunion. Marguerite Yourcenar y fut élue académicienne en 1980 devenant la première femme à siéger à l’institut jusque-là réservé aux hommes.

MÉMOIRE, IDENTITÉ, MIROIR. «L’Académie représente cela et beaucoup de choses encore.»

Il ajoute: «Mais tout est antérieur à l’Académie. Il y avait déjà eu la Pléiade. La France, sa littérature existaient déjà. La Pléiade était le précurseur, l’avant-garde, ayant charge de l’âme de la langue. Et l’Académie est venue en quelque sorte concrétiser cette mission d’autorité. A cette époque se greffaient, comme actuellement, les problèmes d’une langue qui manquait de cohérence, d’homogénéité. Mots archaïques et nouveaux s’avoisinaient. L’orthographe était inexistante; vous comprenez alors que l’Académie soit restée.

L’Académie se définit depuis sa création comme unificatrice de la langue française

Les raisons pour lesquelles elle a été créée sont toujours les mêmes. Qu’on le veuille ou non la langue se constitue autour de fondations. La base: la littérature dont les auteurs phares n’étaient pas uniquement Proust, Rabelais, ou les autres … Il n’est pas étonnant qu’on ait confié à des gens de lettres le soin d’unifier la langue au nom de la nation. L’homme de lettres se devait de se tenir à l’écart à la fois de spécialistes de la langue, grammairiens ou linguistes, tout en s’y référant, et à l’écart de ceux qui en faisaient usage, soit la Cour et le peuple. D’où la nécessité de rassembler, trier, centrer.

Cette nécessité demeure avec toutefois cette différence entre le français parlé et rédigé. Au 17ème siècle, l’ordre régnait: on avait établi une discipline: quand utiliser les termes nobles, quand il est toléré d’être plus familier. .. Le dictionnaire de l’Académie est resté tout à fait ferme sur la question.» A l’intérieur de la langue, des niveaux, des données ont été fixés. Dès sa première édition, le dictionnaire de l’Académie s’est défini comme un dictionnaire de la langue commune renfermant un nombre minimum de 50,000 à 55,000 mots.

Si tous les Français et francophones employaient à bon escient les 55 mille mots, ce serait surprenant. «La situation à ce niveau est aujourd’hui plus cohérente qu’au 17ème siècle», m’affirme Daniel Oster.

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© Prestige/Tony Hage

L’architecte Le Van avait dessiné un édifice sur le thème de Saint-Pierre de Rome. La façade en demi-lune évoque, sur le mode mineur, la colonnade vaticane du Bernin. La coupole qui surmonte la croisée de la chapelle s’élance au-dessus de la façade. L’Etat établit ainsi son Sacré Collège de la Raison dans un décor et sous une voûte rivalisant avec ceux de la Basilique des Pontifes romains.

NAPOLÉON SOUS LA COUPOLE. «A ses débuts, l’Académie se réunissait chez l’un ou l’autre membre. En 1639, elle fut accueillie chez le Chancelier Séguier; en 1672, installée au Louvre par Colbert. Ce n’est que sur décret de Napoléon qu’elle s’installa définitivement, en août 1806, au collège des Quatre-Nations, construit avec des fonds légués par Mazarin. Sa chapelle fut désormais appelée la Coupole. En transportant l’Institut de l’autre côté de la Seine, Napoléon avait voulu lui conférer une sublimité nouvelle. Son choix ne pouvait être plus approprié» … Aujourd’hui, au vingtième siècle, l’Académie est toujours administrée par un secrétaire perpétuel, élu à vie, actuellement, Maurice Druon, qui visita le Liban. Et la Coupole imperturbable continue d’accueillir ses prestigieux Immortels: écrivains et hommes de science.

Toutefois, afin de pouvoir siéger dans ce haut-lieu d’autorité qui dépend du chef de l’Etat, une constante: la Culture. Propos recueillis par MARIANNE ABOU JAOUDÉ