May Arida

Prestige N 49, Juin 1997

Jamais un seul nom n’aura évoqué autant de valeurs, autant de souvenirs: beauté, culture, cosmopolitisme … et la mémoire d’un festival qui embrassait les colonnes de Baalbeck.

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© Prestige

May Arida, un nom illustre au Liban et dans le monde. Comment expliquezvous votre rendezvous avec la célébrité? J’ai été élue présidente du Comité Libanais de Ski Nautique au Liban de 1953 à 1961, puis membre du Comité de Soutien pour le Sud Libanais, fondé par l’ancien ministre Dr Najib Abou Haidar, enfin membre des Jeunesses Musicales et vice-présidente du Comité d’Amis du Conservatoire National de Musique. Lorsque le président Camille Chamoun a fondé le comité du Festival de Baalbeck, on m’a confié le volet de la musique, du ballet. J’étais souvent l’invitée de grandes figures internationales sous le flash des photographes. Ainsi, mes photos ont paru dans des revues américaines comme Town & Country, Harper’s Bazaar, Holiday, Vogue, des magazines français comme L’officiel, Elle, Votre Beau.

Je n’oublierai pas de citer tous les quotidiens et revues libanais qui ont également publié des articles et des photos de May Arida.

Vos relations, vos connaissances ont sans doute contribué à la réalisation de vos projets. Comment avez-vous rencontré le who’s who international? En 1947, j’ai visité la France pour la première fois. J’y ai fait la connaissance de Madame Catroux, épouse du général Catroux. J’étais jeune, à l’affût de découvertes. Une solide amitié s’est établie entre nous deux malgré la différence d’âge.

Madame Catroux s’est prise d’affection pour moi. Elle m’a présenté entre autres à l’illustre Christian Dior qui a conçu pour moi plusieurs robes que j’ai portées durant mon voyage aux Etats-Unis. C’est grâce à ce grand couturier que j’ai connu le peintre et décorateur Christian Bérard, l’un des stylistes de théâtre et d’opéra les plus importants de notre époque. La même année, j’ai rencontré la princesse Ghislaine de Polignac qui m’a invitée à un dîner auquel se trouvaient également le duc et la duchesse de Windsor … J’ai noué avec le duc et la duchesse des liens très privilégiés. Le couple ne manquait pas de m’inviter à quasi toutes les cérémonies et réceptions qui se tenaient en leur honneur.

C’est à partir de ce moment que Paris et New York m’ont ouvert leurs portes.

Dans les années 50, la femme libanaise n’avait pas encore acquis ses droits. Quelle fut votre contribution à cet égard? Je n’ai jamais œuvré pour et aux côtés des mouvements féministes. J’ai toutefois constamment évoqué les droits de la femme avec le président et Mme Zalfa Chamoun, en particulier le droit au vote qui, d’ailleurs, a été acquis par la Libanaise en 1953, durant le mandat du président Camille Chamoun.

Avez-vous su concilier entre vos activités et votre vie de famille? J’ai consacré tout le temps qu’il fallait à ma famille et à mes filles. C’est une affaire de bonne organisation.

Avez-vous élevé vos filles à la manière de vos parents ou différemment? Je leur ai inculqué éducation, culture, passion du sport, je leur ai donné beaucoup d’amour et appris l’honnêteté en leur répétant: «La vie est difficile, affrontez-la avec courage et sérénité.» Aujourd’hui, je suis très fière de mes quatre filles.

La guerre a paralysé les activités du Festival de Baalbeck. Son comité navait quasiment plus de rôle à jouer. Qu’avez-vous fait pendant ce temps? Le Comité du Festival de Baalbeck n’a jamais freiné ses activités et a continué de se réunir même en période de guerre. Je suis restée en contact permanent avec la plupart des artistes qui avaient participé au festival et qui souhaitaient revenir s’y produire.

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«Zalfa Chamoun supervisa la conception des costumes du folklore»

Comment est née l‘idée du «Festival de Baalbeck»?Le mérite revient d’abord à Camille Chamoun. Le couple présidentiel affectionnait la musique et l’art. Camille Chamoun caressait un grand rêve qu’il tenait à réaliser une fois élu à la tête du pays: organiser un événement spécial, culturel, touristique, précisément dans le cadre grandiose et historique de Baalbeck. L’idée n’était pas encore bien définie.

En 1955, la troupe théâtrale de Jean Marchal vint présenter son spectacle à Baalbeck. La Première dame et moi-même ne l’aurions manqué pour rien au monde.

Nous avons été littéralement fascinées par la splendeur du spectacle. Elle a communiqué son enthousiasme au président qui s’est décidé à fonder un festival international qui réunisse plusieurs disciplines artistiques: le théâtre, la musique, le ballet, l’opéra et le folklore libanais.

A cette fin, il a fait appel à des figures nationales: Cheikh Najib Alameddine, Cheikh Boutros el Khoury, Jean Skaff, Jean Fattal, Désiré Kettaneh, Charles Kettaneh, Carlos Arida, Khalil Hibri et bien d’autres, ils étaient

au nombre de 70. Le président leur a fait part de ses projets et à l’issue des consultations et de la réunion, ils ont nommé un comité qui comptait Aimée Kettaneh, élue première présidente, Salwa Saïd, Nina Gerjian, May Arida, Sélim Haïdar, Khalil Hibri, Jean Fattal, Jean, Skaff. Samir Souki. Elia Abou Jaoudé, Fouad Sarrouf.

Combien de troupes internationales le Festival de Baalbeck a-t-il accueilli? 122 troupes ont participé aux festivals de Baalbeck outre les troupes libanaises, les Rahbani et Fayrouz, Roméo Lahoud et Sabah.

Qui a introduit la dabké libanaise au Festival? Zalfa Chamoun. C’est dans ce but qu’elle a envoyé deux Libanais à Moscou. Marwan et Wadiha al Jarrah y ont suivi des cours de formation folklorique auprès d’Igor Moïsiev et sont retournés enseigner pour la première fois au Liban la danse populaire libanaise. La première comédie musicale présentée à Baalbeck par les frères Rahbani et Fayrouz s’intitulait Traditions et coutumes libanaises. Tous les costumes ont été réalisés au palais présidentiel sous la supervision de Zalfa Chamoun.

Quel a été l’apport culturel et artistique du festival au public et aux artistes libanais? Un apport considérable. Le public a eu la chance de connaître les plus grands artistes du monde à des prix très abordables.

Quant aux artistes libanais, c’était tout simplement formidable qu’ils aient pu se produire aux côtés de troupes internationales. Les artistes libanais ont surtout eu l’opportunité de présenter leur spectacle sur la scène la plus fabuleuse qui soit, les marches du temple de Jupiter à Baalbeck. Des milliers de touristes et de journalistes venaient spécialement des quatre coins du monde pour vivre à l’heure de ces merveilleuses nuits libanaises.

Vous avez donc connu un grand nombre d’artistes locaux et internationaux.·Je remonte en mémoire aux années 1956 et 1957, au tout premier festival pour citer l’illustre Charles Mouche, maestro qui a fondé l’orchestre de Paris, l’un des ensembles les plus importants du monde, mais aussi le pianiste William Kempff, Jeanne Moreau, Madeleine Renault, Fayrouz, Sabah …

Les festivals suivants virent défiler une pléiade impressionnante d’artistes célèbres: les solistes Samson François, Gina Bachauer, Rostropovitch, Richter, Rosalind Elias, Elisabeth Shwarzkopf… les Opéras de Paris et de Milan, Margot Fonteyn, Rudolf Noureyev, avec le Royal Ballet, le Ballet du XX· siècle de Maurice Béjart, le Ballet Rambert, The Dance Theatre of Alwin Nikolaïs… les orchestres symphoniques tels que le New York Philharmonie, le Berlin Philharmonie avec Von Karajan et tant d’autres.

«J’étais très liée au duc et à la duchesse de Windsor»

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Baalbeck 1963. Avec le prince Albert, devenu Albert II roi des Belges.

Vous avez côtoyé de grandes personnalités étrangères. Laquelle vous a le plus impressionnée? J’ai connu le roi Farouk d’Egypte, le Chah d’Iran, le roi Hussein de Jordanie, le roi Fayçal d’Iraq, Albert II, roi des Belges et la reine Paola. Mais c’est le général De Gaulle qui m’a laissé la plus forte impression.

«C’est le général De Gaulle qui m’a le plus impressionnée»

Vous êtes titulaire de hautes distinctions françaises et jordaniennes…La France en raison de mes activités dans le cadre du Festival de Baalbeck qui ont contribué à consolider les liens culturels entre les deux nations.

La Jordanie m’a également remis une décoration pour avoir organisé avec mon frère Simon Khoury, champion du monde de ski nautique, le premier festival touristique de ski nautique à Aqaba à une époque où il ne s’y passait rien. Depuis, ce festival s’y tient tous les ans, le 14 novembre, jour de l’anniversaire du roi Hussein.

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Cet été vous réalisez enfin votre rêve, la «renaissance du Festival de Baalbeck.» Oui, il s’agit certainement de renaissance mais en fait mon premier rêve réalisé c’était l’ouvrage historique «Baalbeck, les riches heures du Festival». 4000 exemplaires de l’album en ont été imprimés et 1500 supplémentaires en 1997.

Quant à la renaissance, mon deuxième rêve, elle sera redevable à la troupe Caracalla avec LAndalousie: la gloire perdue et au merveilleux artiste Rostropovitch, qui joua à Baalbeck en 1969 et qui revient cette année sur les marches du temple de Bacchus pour interpréter avec l’orchestre philharmonique de Radio France sous la direction de Marck Janowski le concerto pour violoncelle de Dvorak le 30 juillet. Maître Rostropovitch et l’orchestre de Radio France voyageront par la MEA.

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Festival de Baalbeck 1969: May Arida y accueille cette année-là le pianiste Richter et le grand violoncelliste Rostropovitch qui la surnomme affectueusement «Mayouschka». Il revient en été 1997 prendre part à la renaissance du Festival de Baalbeck.

N’est-il pas étrange que de grandes chanteuses libanaises comme Fayrouz ou Magida Roumi soient absentes de cette manifestation? Magida Roumi a d’autres engagements. Quant à Fayrouz et Mansour Rahbani, ils n’ont plus le temps de préparer un nouveau programme. Cinq mois, ce n’est pas assez.

N’avez-vous jamais envisagé de faire carrière dans la politique? Absolument pas, tous mes efforts convergeaient vers l’art, les activités artistiques, les Festivals de Baalbeck … Propos recueillis par BARIA’A SREIH