Saëb Salam

Prestige N° 18, Novembre 1994

Clé de voûte de l’indépendance, depuis ses débuts en 1946, il reste inséparable du paysage politique libanais. Sa mémoire infaillible nous guide dans des méandres inexplorés au plus profond de l’histoire.

Saeb Salam

© Prestige / Bassam Lahoud

Dans le salon de Moussaytbeh

Première rencontre. Genève. Route de Malagnou. Un cèdre indique que le Liban n’est peut-être pas si loin. Saëb Salam, ponctuel, nous accueille. Sans son légendaire œillet mais semblable à lui-même. Alerte, décontracté, débordant de verve. Entouré de sa famille pour laquelle il voue un attachement sans limites, cet homme serein; à travers les volutes de son éternel cigare, lève le voile sur cent cinquante ans de politique.

Quelques semaines plus tard. Beyrouth, quartier de Moussaytbeh. Salam, leader lucide à la puissance tranquille, narre avec une admirable simplicité l’histoire d’une famille qui se greffe depuis bientôt deux siècles sur celle de la nation. Bien que la politique n’ait pas toujours été une entreprise des plus plaisantes, Saëb Salam, prodigieux conteur, réussit, avec une incomparable aisance, à nous faire vivre les situations dramatiques du Liban depuis l’occupation turque et le Mandat français, en passant par les moments forts de l’Indépendance jusqu’aux circonvolutions de la politique contemporaine. D’un Saëb Bek enfant, volontaire et rebelle, qui suit l’itinéraire de son charismatique père, à Salam, ·l’intransigeant député, ministre et Président du Conseil, il nous brosse des portraits singuliers d’un pinceau vigoureux et à bons coups d’anecdotes qui démarquent la subtilité d’un personnage si proche du mythe. .

Beyrouth, début du siècle. Des enfants jouent sur un chantier naval. Etabli à proximité de Bourj Moussaytbeh, à distance respectable de la mer, à l’abri des lance-flammes des pirates grecs, c’est là-bas que Saëb Bek retrouve ses camarades de quartier. Mais il est surtout le compagnon de son père, Abou Ali. Avec lui, il prend le train pour Damas. Des gens, souvent des inconnus, leur confient des colis à remettre dans la capitale syrienne. Beyrouth, qui ne comptait au 19ème siècle que cinq mille habitants, est aujourd’hui prospère. Quant à la Wilaya, elle s’étend de Lattaquieh au Khan de Jérusalem. Le tram dessine la frontière de la capitale. Et chez les dikhenji, les fumoirs, à Furn-el-Chebback, le jeune Saëb Bek voit les abadays narguer les Turcs qui ne pouvaient les arrêter: ils étaient hors des frontières du Liban! A chaque quartier ses coutumes, sa société, son zaïm qui en impose avec l’habit indiquant son statut: seroual, caftan, gilet brodé, tarbouche. Il circule la canne à la main, le plus souvent à cheval sans lequel son image serait incomplète.

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© Prestige / Bassam Lahoud

Portrait d’Abou Ali, père de Saeb Salam, partisan du modernisme, posant en tenue de ville.

PORTRAIT DE FAMILLE. «Mon grand-père était commerçant comme son père avant lui. Et la politique côtoyait nos vies, s’y était immiscée depuis 150 ans. Abou Ali, partisan de l’Indépendance, présida la première Conférence Arabe à Paris. Ami de Fayçal, roi de Syrie, il fit partie de la délégation du Littoral qui, en 1920, s’était rendue à Damas pour prêter serment d’allégeance au souverain et tenter d’introduire dans le doustour une clause reconnaissant le droit du Liban à s’autogouverner.» C’est dans cette famille que Saëb Salam naît en 1905, sous l’occupation turque, du temps du sultan Abdel Hamid qui jetait ses contestataires dans le Bosphore.«A son décès, mon père me conduit à la place du Bourj où les Beyrouthins célébraient la mort du tyran. Les manifestations de joie impressionnèrent l’enfant que j’étais.»

Abou Ali ne manquait pas de bravoure et risqua la corde plusieurs fois: pendant une session au Majlis, il demanda aux Turcs: «Pourquoi prendre part à la guerre aux côtés de l’Allemagne?» Les députés pris d’effroi tentèrent de le faire taire. Comment un député arabe se permettait-il une pareille question à l’Assemblée? Mais il s’obstina à la répéter. Lorsque Talaat Bacha le convoqua, tous crurent que c’en était fait d’Abou Ali. Celui-ci fut reçu par le responsable turc qui, souriant, l’invita à boire un café en sa compagnie et lui dit que sa question était pertinente mais qu’il lui était difficile d’y répondre en public et il lui expliqua la stratégie turque. A ses amis qui, anxieux, attendaient l’issue de la rencontre, il dit: «Il m’a donné une réponse.» «Laquelle?» Il répliqua: «Mais posez-lui la question!».

S’il put s’en tirer à si bon compte, il n’en fut pas de même à chaque fois. Il fut à plusieurs reprises exilé et incarcéré par les Turcs puis les Français.

Etrangement, à ce propos, on se souvient surtout de ses anecdotes.

Exilé au Nord, il fut reçu par le Mutassarif. Le beau-frère de celui-ci étant d’une prétention injustifiée, Abou Ali, dont le sens de l’humour .égalait sa bravoure, confia à son hôte qu’il avait trouvé le moyen de s’enrichir: acheter son beau-frère au prix qu’il valait et le revendre au prix où ce dernier prétendait valoir. Incarcéré à la prison de la Citadelle, ses geôliers français l’interrogèrent sur sa lecture. Il leur répondit: «Le secret du progrès anglais». Lorsqu’on sait que Français et Anglais ne sont pas les meilleurs amis du monde … Si Abou Ali, figure de proue beyrouthine, est souvent cité, c’est qu’il eut un indéniable ascendant sur Saëb Bek qui n’apprit le vrai prénom de son père, Sélim, qu’à onze ans. De lui, il hérita le sens de la famille, le respect de la femme, de l’épouse, la doctrine indépendantiste, sa volonté de modernité, le don de la répartie et… sa philosophie lucide empreinte d’humour.

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Saeb Bek avec en arrière-plan le quartier qui l’a vu naître et qui devint inséparable de son nom de famille Salam.

POURQUOI LE PRÉNOM DE SAËB BEK «Mon père était membre de la Chambre de Commerce présidée en ce temps-là par un juge ottoman Osman Saëb Bek, estimé de tous au point qu’Abou Ali décida de m’appeler Osman Saëb Bek jusqu’au jour où, pour des raisons familiales, on laissa tomber le prénom Osman. Al’ époque, les appellations Cheikh, Bek et Effendi étaient très courantes, alors que Sayyed était inusitée et même choquante. Lorsqu’à l’époque du Mandat, on appela Elia el-Khoury, délégué de Fayçal ler, sayyed, traduction du mot Monsieur, la réaction fut ainsi:« Un sayyed chrétien?!» le terme étant réservé aux fils du Prophète.»

SAËB BEK DANS L’ARÈNE POLITIQUE. Un garçon d’onze ans armé d’un parabellum allemand se plante devant le wali turc qui avançait sur sa monture blanche et lui lance d’un air menaçant: «J’abattrai quiconque ose toucher à un cheveu de la tête de mon père.» Précoces les débuts politiques de Saëb Salam: «La politique, la première chose que je vis à ma naissance.» Beaucoup plus tard, lors du retrait des Français, Saëb Bek alors ministre de l’Intérieur, insiste à se voir remettre personnellement par l’armée française, la Citadelle, cette sinistre prison où son père avait été maintes fois incarcéré. Il passe d’une cellule à l’autre cognant les portes du pied. «Geste puéril mais l’écho me procurait un bonheur intense. Je prenais ma revanche sur tout le mal qu’on m’avait fait enfant.» «La politique, à l’époque de mon père» ajoute-t-il «tenait une autre signification, une portée proche du patriotisme, de l’acte désintéressé.» .Salam, en toute évidence, n’affectionne pas trop l’orientation que prend la politique à la fin du Mandat.

Pourtant quand son père décède, c’est lui et non son frère aîné qui prend la relève. N’était-il pas celui qui suivait son père comme son ombre? et celui qui tenait à perpétuer la tradition de l’œillet à la boutonnière? «Je trouve que l’arborer porte bonheur. Je cite à qui veut l’entendre ce vieux dicton chinois: «Si vous avez deux miches de pain, vaut mieux n’en consommer qu’une et échanger l’autre contre une fleur. Vous auriez ainsi rassasié à la fois le corps et l’esprit.». Et l’œillet symbole devient bientôt indissociable du personnage défini surtout comme le premier chef de Cabinet à accepter de redevenir ministre dans le Cabinet d’un autre président du Conseil…

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© Prestige / Bassam Lahoud

Avec son épouse Tamima Mardam Bek

La famille, tout au long de sa carrière, a constitué pour Salam son havre de paix et son plus fidèle soutien. Il dira de son épouse: «A mes côtés, elle a enduré pendant cinquante-trois ans les moments difficiles de l’histoire. Affable, dévouée, elle recevait avec le même égard les personnalités politiques et le plus simple partisan».

  • «Middle East» un terme que le monde doit à cet homme qui

    depuis plus de cinquante ans ne vote que pour le progrès

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© Archives Saeb Salam

Photo souvenir de Saeb Bek Salam en compagnie du premier équipage de la Middle East Airlines.

Ce qui me frappa le plus chez Saëb Bek, c’est l’étonnante vitalité de cet homme de quatre-vingt dix ans. Serait-ce la conséquence de sa vision avant-gardiste des choses? Familier de l’ère informatique, il a recours, pour sa correspondance, aux techniques de pointe. La documentation émanant de ses bureaux ainsi que les photographies sont soigneusement répertoriées et conservées dans les archives familiales …

En 1945, le concept d’une compagnie d’aviation nationale est véritablement futuriste. Et lorsque Salam parle de fonder la MEA, une personnalité anglaise lui prédit: «You will break your neck,» A cette époque, l’Egypte est l’unique nation arabe à avoir sa propre compagnie d’aviation. Et la Middle East Airlines est créée, grâce à la volonté d’innovation de Saëb Salam et avec l’assistance du capitaine Fawzi el Hoss.

Salam préside dix ans, de 1945 à 1956, cette compagnie qui lui vaut le surnom de Pionnier de l’aviation au Liban. L’aéroport se situe alors à Bir Hassan. Et si le Liban lui doit l’un des fondements du progrès d’une nation, le monde lui est redevable du terme «Middle East». Pour les Français, cette région est l’Orient tout court. Les Anglais l’appellent le Near- East. Le leader sunnite est également le premier à introduire le système de lotissement. Preuve en est le projet de Doha en 1952 dont la brochure explicative est la première exécutée dans un esprit d’innovation.

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© Prestige / Bassam Lahoud

Leader d’avant-garde, il se tient en permanence au courant de l’actualité et des dernières parutions.

Le drapeau libanais fut levé pour la première fois au domicile de Salam

Elu député en 1943 au Parlement indépendant malgré les efforts des Français et des Anglais à l’en écarter, ses.débuts dans la vie parlementaire ne sont pas de tout repos: «Le président Béchara el Khoury, le Président du Conseil ainsi que quelques ministres sont appréhendés par les Français et incarcérés à Rachaya. Le pays avait déclaré la grève générale.

Les autorités françaises ont annulé la constitution et clos le Parlement. Sabri Hamadé est alors président de la Chambre. Le Parlement est encerclé par une patrouille de Sénégalais. A l’intérieur sept députés, entre autres Henri Pharaon et Saadi el Mounla qui avait pu s’infiltrer au Parlement par une lucarne. Nous préparons un communiqué international de protestation et commençons de concevoir la forme de la bannière du Liban. Les chrétiens ne parviennent pas à s’entendre avec les musulmans sur les couleurs du drapeau. Les premiers l’imaginent avec les bandes tricolores bleu, blanc, rouge de la France et le cèdre au centre alors que les musulmans le voulaient plutôt aux quatre couleurs de l’arabisme. Nous avons finalement opté pour le rouge couleur du martyre, le blanc pour la paix, et le cèdre symbole du Liban au centre. Ainsi fut fait, mais comme nous n’avions pas de crayons de couleurs, Saadi el Mounla dessine le cèdre en marron. Puis nous sept signons sur ce drapeau improvisé, lui, enfoui sous la chemise d’un volontaire, fait le tour de la ville et des missions diplomatiques. Nous partons ensuite nous réfugier chez Béchara el Khoury, mais assaillis de toutes parts par les franc-tireurs de la caserne d’à- côté, nous décidons de nous rendre à Moussaytbeh au milieu d’une grande manifestation. Les trente-sept députés présents se réunissent dans la salle à manger et c’est dans un coin de cette pièce que nous hissons le drapeau, un drapeau de papier certes, pour la première fois de notre histoire.» Malgré les dissensions qui opposent les députés tout au long de l’histoire, le parlement est démocratique. En témoigne Saëb Salam avec beaucoup d’humour: « A l’époque où j’étais Premier ministre, terme qui ne signifie pas forcément infaillible, je me levai pour déclarer à l’assistance que je m’étais trompé. A ce moment, mon fameux adversaire de Jezzine, Jean Aziz, se leva à son tour pour déclamer un poème improvisé louant le courage de celui qui reconnaît ses erreurs.» Et Salam a bientôt fait de s’en rappeler une autre: «Un certain député, homme de lettres d’expression française, avait emprunté de ma bibliothèque le recueil des œuvres du célèbre Moutanabbi et avait commencé de le retenir par cœur pour bien s’imprégner de la langue arabe. Il écrivait des discours de plusieurs pages pour les réciter ensuite de mémoire. Seulement, il ne pouvait le faire que son texte dans la poche. Un jour, pour sa malchance, il se retrouva assis à la Chambre entre Habib Abou Chahla et moi- même. Il se leva pour son discours et à chaque fois qu’il réalisait que je lui avais retiré son texte de la poche, il cessait brusquement de parler. Son discours changea de poche mais ce fut Habib Abou Chahla qui lui jouait des tours. A nouveau, il perdait la voix à chaque intervention de mon complice. Les députés s’étant enfin rendu compte du manège éclatèrent de rire et l’applaudirent à tout rompre.»

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Aparté entre deux premiers ministres Saeb Salam et Riad el Solh.

Bien que populaire, il préfère donner leur chance aux jeunes politiciens …

Nommé pour la première fois ministre en 1946 avec le portefeuille de l’intérieur puis Premier ministre en 1952 durant le mandat de Béchara el Khoury, il préside, en 1953, les élections parlementaires sans pour autant se présenter personnellement. Bien que son succès soit garanti, il préfère donner leur chance aux jeunes politiciens: Jamil Mekkaoui le remplace. La meilleure preuve de l’intégrité de Salam, c’est l’échec de Mekkaoui et le succès de nombreux députés de l’opposition.

Malgré sa popularité et l’héritage politique familial, Saëb Salam a toujours refusé de fonder un parti et cela justement à cause de sa «présence» prépondérante. « Mon principe n’a jamais consisté à créer le parti de Saëb Salam. Je suis devenu bien malgré moi un leader musulman et tout parti que je créerais se calquerait sur mon image sans jamais pouvoir la dépasser.’ Cependant, je rêvais de former un parti doctrinal qui ne se targuerait pas d’avoir l’ambition d’aller à la conquête de postes gouvernementaux, qui n’aurait pas la soif du pouvoir. Un parti qui se destine essentiellement aux jeunes, les seuls vers qui se portent mes espérances, un parti qui serait le reflet de leur propre rêve de progrès. Ma conception demeure donc idéaliste, irréalisable ‘dans le Liban présent où la politique se fonde sur ce culte populaire du leader, de l’individuel.»

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Il dira: «J’ai lancé plusieurs personnalités parmi lesquels Osman el Dana, Chafic el Wazzan, Jamil Mekkaoui, Fawzi el Hoss, Jamil Kebbé … » Si certains lui ont dénigré ce rôle, nombreux Lui seront reconnaissants même après qu’ils aient occupé des postes-clés …

CHAMOUN VIS SALAM. Durant le mandat présidentiel de Chamoun, Saëb Salam s’oppose à la politique extérieure du pays. Un Front d’opposition réclamant La neutralité du Liban se forme alors. Il sera constitué de Saëb Salam, Hamid Frangieh, Ahmed el Assaad, Kamal Joumblatt, Maarouf Saad, Sabri Hamadé, Elias el Khoury, Nassim Majdalani, Fouad Amoun et Philippe Takla. Chamoun et son Premier ministre Charles Malek désirent inclure le Liban dans le Plan d’Eisenhower qui, aux dires du Front, signifie remplacer un colonialisme par un autre. L’opposition contribue à empêcher la réélection de Chamoun. C’est déjà une belle performance. En 1956, le conflit du canal de Suez éclate en Egypte. Rien ne va plus entre les Anglais et le gouvernement de Gamal Abdel Nasser. Camille Chamoun convoque les présidents et les rois arabes au Liban en vue de déclarer leur soutien à l’Egypte et de tenter de trouver une solution au conflit. Cependant, il s’avère bientôt que Chamoun penche, au fil des réunions, en faveur de la Grande Bretagne. Saëb Salam et Abdallah el Yafi démissionnent en signe de protestation contre la politique du Président. C’est l’étincelle qui déclenche la véritable guerre entre les deux leaders et dégénère en véritable crise intérieure. Aux élections parlementaires de mai 1957,le Front de l’Union Nationale présidé par Saëb Salam et représentant l’opposition décide de manifester accusant l’Etat d’élections frauduleuses. Camille Chamoun interdit la manifestation et envoie des blindés pour disperser les contestataires. Salam, à la tête de ses partisans, tente de percer les lignes de l’armée. Il est blessé à la tête. Les élections ont quand même lieu et la liste des candidats du leader sunnite n’est pas élue à Beyrouth. Joumblatt échoue au Chouf et el Assaad au Sud.

Le premier ministre Abdallah Yafi est attaqué sur tous les fronts. Camille Chamoun en particulier lui mène la vie dure. Yafi perd pied et répète que le désespoir résout les tensions, sa maxime favorite de l’époque. Pour lui donner un coup de pouce, j’acceptai de faire partie de son gouvernement. A cette époque, Sami el Solh répétait à qui veut l’entendre que «c’est un Cabinet à deux têtes». A son intention, Saëb Salam a cette réplique foudroyante: «Mieux vaut un gouvernement à deux têtes qu’un gouvernement sans tête du tout…» Par ailleurs, devenu ministre d’Etat dans le Cabinet d’Abdallah Yafi, Salam déclare aussitôt la guerre aux compagnies de pétrole qu’il qualifie de colonialistes. Il œuvre sans répit à faire signer un projet de loi qui les contraint à débourser les impôts sur le revenu redevable à l’Etat libanais.

Saeb Salam ne manquait pas de détracteurs. Et nombreuses de ses interventions étaient violemment critiquées par la presse de l’opposition. Ce qui poussa un jour le pince-sans-rire Emile Boustany à arriver au Parlement, ployant sous le poids d’épaisses liasses de coupures de journaux : tous les articles qui attaquaient le leader libanais. Sur chacune était juchés un œillet et un cigare. Emile Boustany se pencha sur Saeb Salam pour lui demander la permission de les distribuer aux présents. Ce dernier dont le sens de l’humour était passé pour proverbial, le pria de s’exécuter. Et ainsi fut fait. Il faut dire que si la chambre des députés était le foyer de différentes polémiques, elle les abritait toutefois sans agressivité.

A l’époque des conquêtes romaines, César, ivre de ses victoires, était ovationné aux portes de Rome en passant sous l’arc de triomphe. Le sénat, où siégeait les sages lui réservait  un accueil moins euphorique et lui posait, au-dessus de la tête, une ombrelle afin de le protéger des intempéries où trônait cette maxime: «N’oublie pas que tu es mortel.» Ils avaient déjà réalisé que l’égo était fatal. Je souhaite aux leaders du monde d’éviter de se laisser prendre au piège de l’orgueil. Ce qui perdit De Gaulle, Adolf Hitler qui n’était pas aussi dément que ça, Napoléon Bonaparte et… Nasser, n’était-ce pas l’orgueil?»

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1964 Saëb Salam et Gamal Abdel Nasser

«Abdel Nasser: le leader arabe qui m’influença le plus à l’époque. Il était un ami très cher. J’étais son premier partisan. Nasser est un grand homme. Il dirigeait l’Egypte mais était véritablement le zaim de tous les arabes. On nous accusait en 1958 de vouloir nous fondre dans la République Arabe Unie alors que je restais fidèle au même principe: «Un Liban uni avec un président maronite,» On me considérait le chef de la révolte et on pensait que je voulais islamiser le Liban. J’avais la foi en un Liban uni et je l’avais expliqué à Abdel Nasser. Je lui disais que l’unification ne pouvait se réaliser par l’annexion mais par le consentement. On me conseillait souvent d’être un Libanais modéré et un Arabe modéré. Je répliquais que j’étais profondément libanais et profondément arabe, l’un ne s’opposant pas du tout à l’autre!»

Du roi Fayçal Ben Abdel Aziz à Gamal Abdel Nasser, il rencontra et connut tous les leaders arabes influents. Et s’il se rendait fréquemment en Arabie Saoudite, au cœur de la royauté, ses pas le menaient très souvent vers le Caire, vers Nasser, ce leader à qui le liait, outre une même vision progressiste, une amitié qui résista au temps et au vent de la politique.

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Avec le roi Fayçal Ben Abdel Aziz

A l’ONU, Salam usa de diplomatie pour éviter les dissensions entre les Arabes

A la quinzième assemblée générale des Nations-Unies, Salam représente le Liban. Les géants de la politique internationale y sont présents: Nikita Khrouchtchev, Dwight Eisenhower, Abdel Nasser, le roi Hussein de Jordanie … Salam sut user de diplomatie pour éviter que les dissensions ne naissent entre les différentes délégations arabes. La presse américaine commenta longuement l’entretien de Saëb Bek Salam avec le président Eisenhower qui avait, quelques années plus tôt, envoyé sa flotte afin d’intimider le leader libanais.

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1972. En visite officielle en France, Saëb Salam et le président Geroges Pompidou

Des rumeurs de voix … Le salon de Moussaytbeh est comble. Parmi les présents, Omar Daouk, Mukhtar Beyhum, Alfred Sursock, la marquise de Freige; c’est la veille de la libération du joug turc. Les notables réunis dans la pièce à arcades décident de contraindre le wali à quitter la ville. Plus tard, à la veille de l’Indépendance, la demeure retentira, cette fois- ci, de palabres parlementaires. L’enjeu est d’importance. Les Français évacueront le territoire libanais. Ces instants ancrés dans l’histoire s’ajoutent à ceux qui firent frémir les tentures du salon de Moussaytbeh comme le cœur blessé de Beyrouth. Des opposants, des partisans, de grands hommes, tous ont écouté la voix sage du leader libanais. Les années ont passé mais la demeure inchangée voit encore défiler les figures politiques dans ce salon où la curiosité du visiteur ne peut que se charger d’émotion. MARCELLE NADIM