Wadih el Safi

Prestige N 64, Septembre 1998

Né en 1921, Wadih Francis devint Wadih el Safi à 17 ans. Les directeurs de la Radio Libanaise en ont décidé ainsi pour ce jeune homme qui remporta haut la voix le concours national de la chanson. Ce patronyme Safi, pur, accompagnera quelque 50 ans dédiés à exalter un tarab exclusivement libanais. Wadih el Safi chanta Oum Koulsoum et Abdel Wahab avant de composer sa propre musique et d’enrichir notre patrimoine musical avec plus de 1000 mélodies. De nombreux paroliers ont écrit pour lui des poèmes au langage simple et puissant où s’épanchera toute la nostalgie du terroir. Rabih el Khawli, Pascale Sakr, Nohad Torbey, Ghassan Saliba écouteront attentivement les conseils du maître. Comme tant d’autres Libanais, Wadih el Safi dut un jour quitter son pays. Mais cet exil volontaire qui le conduit à Paris se transforma en mission pour la paix, une «propagande» pour le Liban qu’il a su si bien chanter. Messager des Cèdres, il a très souvent exprimé la tristesse de l’émigré et son éternel rêve de retour.

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© Archives Wadih el Safi

Il m’était impossible de résumer ma rencontre avec le virtuose du tarab en un questionnaire classique qui ne puisse pénétrer au cœur d’une vie de cette stature, inséparable de l’histoire de la chanson arabe et libanaise. Chez Wadih el Safi, une chaleur toute familiale accroche le visiteur. Une sérénité de chaumière orientale règne dans chaque recoin. Il s’y réfugie en compagnie de son oud, faisant monter sa voix émouvante, il compose des airs éternels. Je l’ai rencontré au milieu de sa grande famille à qui il a consacré toute sa vie et son art. M’entretenir avec Wadih el Safi, c’était comme lire un livre aux innombrables pages. Je m’adressai à lui qui tirait de son oud quelque mélodie de passage.

«Le oud a été mon compagnon de route dès mon premier éveil artistique, le complice de ma solitude quand je me retire au fond de mon âme. Et je lui réserve la place d’honneur dans ma maison»

Ce oud dont vous ne vous séparez jamais, quel rôle a-t-il tenu dans votre vie artistique? Qui doit le plus à l’autre? Il rit en jetant de longs regards vers sa femme Omm Fady, qui suivait notre entretien. Mon oud, c’est l’amante bien-aimée, la rivale de Omm Fady qui se dispute avec elle une place dans mon cœur. Ma famille et moi devons beaucoup à ce oud, c’est pour cette raison que vous me voyez l’entourer de tout soin et de toute considération. Je lui réserve la place d’honneur chez moi. Il a été mon compagnon de route dès mon premier éveil artistique, le complice de ma solitude quand je me retire à l’intérieur de moi-même, et quand je me réfugie dans la prière, il est là à élever mes louanges vers Dieu.

Depuis quelque temps en effet, vous vous orientez vers les chants liturgiques et religieux, est-ce votre intention de couronner votre carrière en dédiant votre voix à Dieu après l’avoir dédié aux êtres humains?Je pense qu’il est de mon devoir en tant qu’artiste d’exprimer ma reconnaissance à Dieu qui m’a fait don de ma voix.

Pour en revenir à votre femme qui se dispute avec l’oud une place dans votre cœur, comment réagissait-elle face à d’autres rivales, j’entends, vos admiratrices? Omm Fady occupe une place immense dans mon cœur, mais comme toutes les épouses, elle ne parvient pas toujours à échapper à l’emprise de la jalousie.

Etes-vous du genre à répondre aux avances de vos admiratrices? N’ai-je pas largement dépassé l’âge d’avoir des admiratrices?

Je doute fort qu’une star comme vous ne soit pas encore poursuivi par les admiratrices. Sur un ton sérieux. Je crois fermement en la vie de famille. Et il n’est pas permis que les apparences trompeuses du showbiz forcent son chemin pernicieux à l’intérieur d’une famille pour la détruire.

Je ne suis pas du genre à badiner sur la question des admiratrices, bien que je leur suis reconnaissant d’aimer ma musique.

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© Prestige / Joseph Kordahi

Vous faites partie de ces géants qui, telles Feyrouz et Sabah, ont fait la grandeur de la chanson traditionnelle libanaise. Entretenez-vous une relation d’amitié avec elles? Mes relations avec Fayrouz et Sabah se limitent au respect mutuel. J’ai de la considération pour ces dames de la chanson.

Vous vous rendez visite aux grandes occasions et aux fêtes? Ma foi, non, nous ne sommes pas si familiers mais nous avons été en contact à certaines occasions comme lorsque Fayrouz m’a appelé pour me féliciter d’avoir été décoré. J’ai été touché.

Vous avez participé à d’importantes pièces des Rahbani comme par exemple Kassidet Hobb aux côtés de Fayrouz et Nasri Chamseddine et Mawsem el Ezz avec Sabah… Mais votre relation avec les Rahbani est restée tendue, hostile. Quelle en est la raison? Mes relations avec la famille Rahbani ne sont pas hostiles. La preuve c’est que j’ai participé à quelques-unes de leurs pièces mais les circonstances ont mis un terme à notre collaboration.

Ziad, fils de Aassi Rahbani et de Fayrouz a dénoncé votre interview dans le talk-show télévisé Hiwar el Omr animé par Gisèle Khoury et dans lequel vous déclariez que vous valiez à vous seul tous les Rahbani ... Est-ce vrai? Qui a dit ça? C’est ce que dit Ziad donc et non pas Wadih el Safi. C’est tout à fait faux. Et je m’étonne que le fils de Fayrouz l’ait vraiment dit.

De jeunes chanteurs imitent les professionnels dont Wadih el Safi. A votre avis, lesquels parmi ces nouveaux venus à la chanson appartiennent véritablement à votre école, lesquels ont un avenir prometteur? La voix de Mou’in Chraif, extrêmement belle, me plaît beaucoup. Et je lui prédis un avenir brillant.

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Vous n’avez pas eu d’objection à ce que vos fils fassent carrière dans la chanson? Vous vous êtes pourtant opposé à ce que votre sœur Hanaa el Safi suive la même voie. Pour quelles raisons? Parce que le show business est un chemin semé de ronces qui ensanglantent les pieds de ceux qui l’empruntent. Dans notre société orientale conservatrice, le showbusiness ne convient pas à la femme.

Conformément à nos traditions familiales, je n’admets pas que nos femmes fassent carrière dans le showbusiness, en raison des embûches et des faux-pas impardonnables alors que les mâles sont capables à mon avis de se rendre compte et d’évaluer les risques encourus et de les éviter. J’ajouterais que ma fille a une belle voix mais comme je l’ai dit, nos traditions familiales empêchent les femmes de faire carrière dans la chanson.

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Mais il ya tout de même une exception … Vous encouragez votre belle-fille Siham el Safi qui a également de la voix. Je l’encourage en effet mais elle chante sous l’aile protectrice de son mari et elle s’astreint elle-même à une rigoureuse discipline et s’est fixé ainsi des règles inflexibles de morale.

Vous avez été naturalisé égyptien, ce qui a suscité des critiques dénonçant votre fausse loyauté envers votre pays, le Liban, dont vous avez chanté chaque grain de poussière. La nationalité égyptienne c’est un peu pour moi la Légion d’Honneur qui vient s’ajouter à mes autres décorations. Je considère qu’en tant qu’Etat, l’Egypte m’a rendu plus hommage que ma patrie. Mais aussi, l’affection et la considération du public libanais est le plus bel hommage qu’on puisse me rendre. JOSEPH KORDAHI