Wajih Nahlé

Prestige N° 266, Septembre 2015

Portrait   La rubrique de Mireille Farès-Bouez

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Wajih Nahlé photographié devant l’un de ses tableaux au Biel. © Archives Wajih Nahlé

C’est un géant de l’art libanais connu dans le monde entier, ses toiles figurent dans les musées, notamment au Grand Palais à Paris, au Metropolitan Museum of Art de New York et au Musée d’art contemporain en Tunisie. Ses créations rayonnent dans des édifices notoires, au Palais des Congrès de Ryad, au Dubai World Center, dans les aéroports de Djeddah, Ryad et Bahrain, dans les palais du Moyen-Orient comme celui du président Rafic Hariri en Arabie saoudite. Son style unique, son œuvre prolifique, remarquable et universelle lui ont valu des honneurs, des décorations et de grands prix au Liban et à l’étranger, depuis celui de la Biennale d’Alexandrie-Egypte en 1970 jusqu’au fameux «Abstraction Grand Prix» du Musée du Louvre remporté en France en 2003. Un monument vivant de l’art est, certes, Wajih Nahlé qui nous «éblouit» avec ses couleurs, ses sculptures et «l’énergie» que dégagent ses cent tableaux présentés sur les cimaises du «Beirut Exhibition Center»Biel dans une somptueuse exposition rétrospective organisée par César Nammour pour Solidere. Une exposition événement tenue du 23 juillet au 31 août 2015 sous le titre «Raid of the Furthest Horizons», et qui couvre 60 ans de travail de cet artiste génial. Toutes ses périodes depuis le figuratif (paysages de montagne et de la mer à Ramlet el Baida) en passant par les encres et les aquarelles, la danse des chevaux, les bas-reliefs, la calligraphie et les arabesques, les monochromes et les sculptures, jusqu’aux acryliques sur toile «dynamisantes», en perpétuel mouvement pour une profonde méditation. Mouvement explosant de tous côtés, mouvement montant ou descendant embrasé de couleurs fortes, mouvement éclair figeant notre regard dans une interrogation spirituelle interminable. «Tous ces mouvements orchestrés sont l’image de Dieu, ordre préétabli de toutes les harmonies et jaillissement perpétuel de toutes les possibilités», dit Wajih Nahlé qui se déclare créateur et profondément croyant. Né le 14 février 1932 à Beyrouth-Sanayeh, il commence à peindre très jeune, à l’âge de neuf ans. Son père, Mahmoud Nahlé, a le goût du dessin, il reproduit des cartes postales dans ses moments libres. Mais ce n’est pas lui qui lui transmet cette passion de l’art, cette fougue de la création. «C’est venu du Très-Haut, insiste-t-il. A l’école, je corrigeais les dessins de mon professeur et à 20 ans, j’ai débuté ma carrière d’artiste après avoir fréquenté l’atelier de Moustapha Farroukh».

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La couverture du livre de l’exposition-événement. © Archives Wajih Nahlé

Qu’est-ce que l’art pour Wajih Nahlé? «C’est ma vie, l’essence de mon existence. Je m’y consacre quinze heures par jour. A mon actif, plus de dix mille créations!» (Un record!).

S’enferme-t-il pour créer ou préfère-t-il s’évader dans la nature? «C’est dans mon grand atelier de Rabieh que j’aime créer, peindre, respirer à pleins poumons.»

Son tableau préféré? «Ma toile intitulée «Voyage dans l’espace lumineux» qui a eu le Prix du Musée du Louvre. Elle est exposée dans un palais de Dubai, acquise par un super V.I.P. des Emirats Arabes Unis.»

Si on lui érigeait une statue, où aimerait-il qu’elle soit? «A l’entrée de mon musée à Rabieh, voisin de ma maison et de mon atelier.»

Une date qui l’a marqué? «L’été 1964, un tournant dans ma vie, la date de ma rencontre avec le destin et l’homme d’affaires saoudien, expert financier Ghassan Ibrahim Chaker qui a bouleversé positivement mon existence. L’homme avait épousé une Libanaise, la fille de Hajj Hussein Oueini, c’était un nabab épris d’art, ami du roi Hussein de Jordanie et du sultan Kabouss. Séduit par mon exposition d’art islamique tenue à l’époque à la galerie «La France» de la rue Abdel Aziz à Beyrouth, il me fixa un rendez-vous à son bureau au cours duquel il me commanda des toiles et me donna un chèque de cinq mille dollars! Croyant qu’il s’était trompé dans le montant, je suis remonté dans l’ascenseur et j’ai demandé à le revoir. Quelle ne fut mon agréable surprise d’apprendre que ce chèque n’était qu’un «geste et préambule» à d’autres commandes. Aussi, Ghassan Ibrahim Chaker me conseilla-t-il de me consacrer à mon art et de cesser mon travail d’employé au ministère des Travaux publics pour le salaire mensuel de quatre cents livres libanaises!»

Un compliment dont il se souvient, qui lui fait toujours chaud au cœur? «Le compliment que m’a fait le plus grand critique d’art européen André Parinaud: «C’est un génie, le meilleur artiste contemporain» a-t-il dit de moi en visitant mon exposition en 1977 à Wally Findlay Galleries à Paris, une exposition succès (toutes les toiles ont été vendues le jour du vernissage) suivie d’un dîner chez Maxim’s.»

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La danse du cheval. © Archives Wajih Nahlé

«Connais-toi toi-même» disait Socrate, comment se décrit Wajih Nahlé? «Un homme simple, aimant, fidèle à sa patrie, à sa famille, à ses amis, qui ne connaît point la rancune.»

Les héros de son enfance, la personne qui l’a influencé? «Je me sens libre de toute influence.»

Sa compagne de toujours? «Mon épouse Mounira Chéhab dont j’ai eu cinq enfants, tous des artistes. La peinture est dans les gènes, elle coule dans nos veines. Tan Gallery à Zurich a organisé en l’an 2000 une grande exposition qu’elle a baptisée «Le Festival de la Famille Nahlé.»

Ses enfants? «Ils sont tous artistes peintres, résident à l’étranger et ont organisé de nombreuses expositions de leurs œuvres. L’aînée, Gina Bauer (née en 1958) vit en Allemagne, Walid (1959) réside aux Etats-Unis, Lina (1960) décédée, vivait entre l’Allemagne et la France, Joumana Borderie (1963) est établie à Paris, enfin Marwan (1965) se partage entre Beyrouth et la Ville-Lumière.»

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Wajih Nahlé et son épouse Mounira entourés de leurs enfants, gendres, belle-fille et petits-enfants. © Archives Wajih Nahlé

Sa perception du bonheur? «Quand on est aimant, on est heureux.»

Et de la souffrance? «Je l’ai vécue pendant de longues années auprès de ma fille Lina décédée d’un cancer en 2014.»

Qu’est-ce que l’amour pour lui? «Fusionner dans une harmonie spirituelle.»

S’il devait se rendre sur une île déserte, qu’emporterait-il avec lui? «Un pinceau et des couleurs.»