Nadine Lahoud: La réussite d’une Libanaise à Paris

Prestige N° 267, Octobre 2015

A l’heure où la nourriture de demain devient l’un des principaux sujets débattus par les responsables de l’agriculture, on voit pousser sur les toits des édifices des grandes villes envahies par le béton, des plantations diverses dédiées à l’alimentation des citadins. Prestige a rencontré à Montréal Nadine Lahoud, une Libanaise qui s’est totalement consacrée à l’agriculture urbaine à Paris où elle a mis en œuvre un projet de culture organique sur les toits de Paris. Un défi qu’elle s’est lancé et qu’elle a relevé avec brio. Rencontre avec une battante dont on ne peut résister à son intelligence, à sa culture et à sa passion pour la vie.

140709_0154

© Archives Nadine Lahoud

«Apprenez à vos enfants à jardiner, à récolter et à manger de leur propre travail. Le contact avec la terre nous apprend à aimer et respecter la vie.»

Qui est Nadine Lahoud? Après une enfance heureuse au Liban, ma famille a été contrainte à quitter le Liban pendant la guerre comme beaucoup de Libanais. Nous avions l’habitude de passer les vacances d’été à Beiteddine, le berceau familial, là où je me voyais déjà agricultrice. Jusqu’au jour où j’ai assisté, en pleurant, à la vente de nos terrains. En fait je pleurais sur mon rêve. De mère française, nous avons naturellement choisi la France pour nous y installer. Cette passion qui a germé au Liban a finalement éclos à Paris. En effet j’ai fondé, en 2010, ma propre structure, Veni Verdi, une association à but non lucratif dont l’objet est de développer les jardins en milieu urbain.

Où trouvez-vous des surfaces disponibles à Paris pour vos plantations? A Paris, les surfaces disponibles sont les toits par excellence. Veni Verdi est une nouvelle façon de réaliser mon rêve d’enfant et d’agir sur les maux modernes dont nous souffrons, le rêve de mettre de plus en plus de jardins, notamment sur les toits de Paris, quelles que soient leurs formes: jardins sociaux, familiaux, scolaires ou tout simplement des projets d’agriculture urbaine. Le jardinier dans le passé était celui qui jardinait pour produire la nourriture à son village. Avec la révolution verte, le jardinier s’est vu catégorisé, il s’est spécialisé en maraîcher, en agriculteur. Pour exécuter nos projets, nous nous adressons aux bailleurs qui veulent bien nous offrir leurs toits.

Quels genres de plantations vous séduit? L’agriculture sociale et participative en particulier, qui respecte l’environnement et la nature, celle qui n’utilise pas de produits chimiques, qui s’appuie sur les forces de la nature. Celle qui fait appel à tous. J’invite chacun d’entre nous à donner de son temps pour aider à produire, ensemble nous sommes plus efficaces et plus responsables. J’œuvre pour amener les gens à s’intéresser à la terre, nous sommes tous égaux devant elle. Je les aide à choisir entre des projets d’agriculture ou de fleurissement, la majorité choisit le potager. Je plante sur les toits de Paris tous genres de légumes ou de fruits. En passant, le mot légume est un mot culinaire créé pour distinguer le salé du sucré. Tous les légumes sont des fruits. Cela dit, il existe trois catégories d’aliments: les feuilles, comme la salade, l’endive, le persil…, les racines comme les pommes de terre, les carottes et puis les fruits qui englobent tout le reste, et qui sont le résultat de la fleur qui s’est métamorphosée en fruit. La figue est la seule exception, c’est une fleur puisqu’elle ne passe pas par le stade fruit.

C’est un énorme projet, êtes-vous assistée? Nous travaillons en équipe, salariés et bénévoles. Notez cependant que les jeunes trouvent un énorme plaisir à venir jardiner avec nous, nous leur offrons un espace de liberté, où ils peuvent observer, bricoler, planter, semer, cueillir… Et moi je trouve le même plaisir à leur apprendre à aimer la terre. D’autre part, nous sommes soutenus par notre mairie du 20e, et par la mairie de Paris qui nous a remis le trophée de l’Economie Sociale et Solidaire (ESS) et en faisant de nous les lauréats de Paris Promotion durable. La Ville de Paris s’engage dans l’amélioration de l’environnement, la préservation de la biodiversité, la promotion de l’économie sociale et solidaire, elle nous ouvre des sites pour installer nos projets d’agriculture urbaine.

40X60-HD veni verdi

© Archives Nadine Lahoud

«L’agriculture urbaine devient une nécessité.»

Depuis quand existe cette agriculture urbaine? Tout ce qui pousse sur du bâti est une action d’agriculture urbaine. Les Jardins de Babylone en sont un bon exemple. Les Aztèques aussi, notamment les nobles parmi la population, faisaient pousser leurs plantations sur leurs toits. Dans nos montagnes libanaises, nombreux sont les toits couverts de vignes ou d’autres plantes. L’agriculture urbaine existe donc depuis toujours. Il faut la réintroduire dans les villes. Il est temps de nous prendre en charge nous-mêmes, de produire nos propres aliments en respectant les rythmes de la nature. De nos jours on se méfie de plus en plus de la nourriture produite par le système agricole, l’agriculteur est pris au piège, il se trouve dans une situation infernale, obligé d’acheter ses graines au prix fort, de vendre au prix imposé par la distribution.

Citez-nous quelques légumes ou fruits que vous cultivez sur les toits. Nos projets s’étendent sur 6.500m2 de surface plantée, partagée en trois sites, •le toit d’ERDF, (Electricité de France) où poussent nos tomates, piments, courges, poireaux, concombres…, •le Collège Pierre Mendès France où nous cultivons artichauts, asperges, framboises, kiwis…, •le Collège Henri Matisse où nous cultivons tous genres d’herbes aromatiques. Nous occupons les serres du Collège Segpa Edouard Pailleron, spécialisé pour les élèves prêts à se professionnaliser. Tous nos semis sont réalisés par leurs soins. Nous produisons également du miel. En effet pour polliniser les plantes nous avons choisi d’installer des ruches pour les abeilles qui viennent butiner pour nous donner le meilleur miel bio à 100%. Je tiens à préciser que sur le toit de l’Opéra il existe depuis longtemps des ruches et sur les toits des Galeries La Fayette poussent des fraises. Produire à manger n’est pas anodin, c’est notre responsabilité à tous, pour cela il faut aider l’agriculteur, heureux de produire des légumes sains. Si le consommateur s’habitue à acheter ses légumes et fruits chez son agriculteur local, près de chez lui, il peut changer le monde. Je pense qu’on a créé une grosse machine industrielle qui a pour objectif principal le profit, oubliant sa mission originelle, celle de nourrir, de nourrir sain.

En général les prix des produits bio sont plus chers, qu’en est-il des vôtres? Nos prix sont accessibles au plus grand nombre. Ultra frais, ultra locaux, cueillis du jour et dans votre assiette le jour même à maturité, qui dit mieux?

Qui sont vos clients? Je préfère les nommer acteurs. Ils s’investissent dans le développement des projets. Les premiers acteurs sont les particuliers, les citoyens, comme le personnel d’ERDF qui vient s’approvisionner chez nous pour profiter de la cueillette du jour, ou les bénévoles qui participent à notre quotidien. Pour les bailleurs sociaux qui ont de nombreux fonciers et cherchent à améliorer l’environnement social des cités, il semble que le jardin soit une bonne réponse. Les acteurs institutionnels, tels que la mairie de Paris, la région Île de France, souhaitent promouvoir toutes les actions qui améliorent l’environnement social, urbain et surtout favorisent la biodiversité.

Quelle est la raison de votre présence au Canada? Je suis venue à Montréal m’inspirer des techniques utilisées en vue de les développer à Paris. Montréal a déjà pris des projets innovateurs, que ce soit des projets sociaux ou environnementaux. C’est à Montréal qu’est née la première serre commerciale opérant dans le monde.

Quels conseils donneriez-vous aux consommateurs libanais? Faites pousser vos légumes et vos fruits, vous ne dépendrez plus des autres, et mieux vous vous porterez, vous et vos enfants. Apprenez-leur à jardiner, à récolter et à manger de leur propre travail. Etre en contact avec la terre nous apprend à aimer et respecter la vie, pour moi, c’est la meilleure école. Les élèves viennent souvent m’aider, participer, je souhaite qu’à l’ avenir ce soit eux qui prennent en charge les projets, je veux qu’ils changent le monde.

Quelles sont à votre avis les villes qui pratiquent ce genre d’agriculture? Les grandes villes du monde, comme Paris, New York, Portland entre autres, s’intéressent à l’agriculture urbaine puisque 70% des habitants vivront en ville en 2050. La campagne ne satisfera plus l’agriculture industrielle qui y est pratiquée, au-delà des problèmes moraux, de l’appauvrissement des gens attirés par la ville qui leur offre tout le confort moderne, l’accès à la technologie, à la santé, à l’éducation et à la culture.

Quels sont vos projets d’avenir? Avoir notre propre local et surtout installer de plus en plus de jardins au plus près des enfants car ils sont notre avenir.

Pensez-vous un jour développer ce projet au Liban? Je préfère que les Libanais le développent, je serai là pour les aider s’ils le souhaitent. Propos recueillis à Montréal par Sonia Nammour