Stéphane Rolland

Prestige Nº 268, Novembre 2015

Présent à Beyrouth pour présenter un défilé de mode unique, à l’occasion du 50e  anniversaire du Collège Louise Wegmann, Stéphane Rolland, l’architecte de la Haute Couture, est un créateur conforme à des bases solides, tels l’art, l’architecture et le graphisme, et non conforme aux modes traditionnels qui limitent l’innovation. Comment se définit-il, quelles sont ses visions de l’éducation, de la mode et de l’élégance… autant de réponses dans ces confidences du cœur faites par Stéphane à Prestige.

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Nieves Alvarez en Stéphane Rolland, Collection Haute Couture Automne-Hiver 2015-2016. © Stéphane Rolland

Stéphane, ce n’est pas votre première visite au Liban… En effet, je suis déjà venu une quinzaine de fois au Liban, mais c’est la première fois que je fais un défilé de mode à Beyrouth. Pour moi c’est un grand jour, parce que je pense que ce sera un show unique pour un bel anniversaire. Je défile très rarement à l’étranger parce que tout ce transport abîme les vêtements… Mais quand Cynthia Sarkis m’a contacté et m’a raconté l’histoire du Collège Louise Wegmann, j’ai trouvé l’histoire de ces trois femmes qui ont décidé de créer une école tellement belle… Et maintenant pour le cinquantième anniversaire, quand on voit ce qui se passe dans le monde aujourd’hui, on se rend compte que l’éducation est primordiale, plus les jeunes sont éduqués, plus ils seront capables d’avoir un autre regard sur la vie…

Votre participation aux célébrations des 50 ans du Collège Louise Wegmann est-elle une façon d’encourager l’éducation? C’est primordial! Tous les drames qu’on voit, toutes les populations qui se font diriger d’une manière dure sont dus à ce que certains dictateurs profitent de l’absence de culture de leurs peuples pour mieux les contrôler. C’est ainsi que se forment les dictatures. Je suis heureux quand on promeut l’éducation, et le Collège Louise Wegmann a une excellente réputation. Il y a trois collèges à Beyrouth qui accueillent des élèves mixtes. C’est un collège qui prône l’ouverture.

Parlez-nous de votre collection Haute Couture Automne- Hiver 2015-2016. Comme toutes mes collections, elle est basée sur l’art et l’architecture avec beaucoup de graphisme. Il y a des couleurs basiques comme le noir, le blanc, des coloris caramel, une couleur forte qui est le vert, et beaucoup d’or pour envoyer la lumière. L’or pour moi est synonyme d’énergie positive. C’est une collection sculpturale où les ornements des robes sont de vraies sculptures, avec beaucoup d’innovation technologique. Beaucoup d’ornementations sur les robes sont faites en silicone gorgée de poudre d’or pur. Cette silicone a été développée avec l’aide de chimistes. Cela donne l’effet d’une armure en métal mais en fait c’est de la silicone, très douce au toucher, comme de la soie… Vous n’avez pas le côté agressif ou dur du métal.

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Stéphane Rolland, créateur qui prône l’innovation et la liberté d’expression. © Prestige

«Ma collection s’adapte à toutes les morphologies»

Il y a deux ans, au lieu d’un défilé vous aviez présenté  un court-métrage pour la collection Automne-Hiver 2015-2016, vous avez préféré une présentation intimiste dans vos bureaux parisiens… pourquoi cette alternance? Cette envie de faire des films ne date pas d’hier. Je trouve que c’est une manière intéressante de présenter surtout qu’aujourd’hui on vit dans une ère de communication intense, que tout se fait à travers les réseaux sociaux. Je ne vois pas pourquoi il faudrait toujours faire des défilés traditionnels avec un catwalk, des mannequins… J’aime bien qu’il y ait un peu d’innovation. Ce qui m’intéresse c’est de sortir du défilé traditionnel et de rencontrer des acteurs, des réalisateurs, et d’échanger avec eux des techniques, pour aller de l’avant. La musique et le cinéma sont une importante source d’inspiration pour moi et j’adore la photo et la caméra. Travailler tout ce qui est visuel, tout ce qui est ombre et lumière…

Stéphane Rolland fait de la Haute Couture exclusivement. Pensez-vous vous lancer dans le prêt-à-porter, ou préférez-vous garder cette liberté que permet la Haute Couture?  J’aime cette liberté que j’ai dans la Haute Couture. En revanche, il faut être réaliste, cette liberté n’est qu’une impression, car la Haute Couture est aussi un marché avec une clientèle exigeante qui a besoin qu’on lui donne le meilleur… Et vous devez répondre à cette exigence. Le prêt-à-porter viendra, mais cela demande une structure complètement différente et c’est ce que je dois mettre en place maintenant. Je fais du prêt-à-porter dans une mesure réduite pour l’instant, pour la boutique à Abu Dhabi.

Avez-vous une muse? Je n’aime pas avoir de muse. On dit que Nieves Alvarez est ma muse… Elle était la dernière muse d’Yves Saint Laurent. Nieves est une amie, une femme extraordinaire que j’aime beaucoup. Je trouve qu’elle est tout simplement une image d’élégance incroyable. Elle, qui a fêté ses quarante ans, prouve que la beauté n’a pas d’âge… Je m’adresse à toutes les femmes et je trouve qu’avoir une muse peut vous enfermer… J’aime la liberté. J’habille tous les corps. Ma collection est très épurée parce qu’elle s’adapte à toutes les morphologies. Ce que j’aime c’est la liberté d’expression et les challenges. Plus le défi est grand plus cela me pousse à être créatif… Habiller une beauté, rien de plus facile… Elle est déjà belle, elle n’a pas besoin de moi, mais se dire que vous pouvez encore embellir, c’est génial!

Si vous deviez vous décrire? Le moteur de ma vie, c’est peut-être de partager. Je suis un contemplatif contrarié, c’est-à-dire je suis un grand fainéant workaholic… (rires) Comme tous les fainéants contemplatifs, on a envie que les choses soient organisées de manière à être très efficaces, pour ne pas passer trois heures à les réaliser… Raison pour laquelle je fais tout très vite, parce que je n’aime rien autant que de m’asseoir et regarder. C’est pourquoi je dessine très rapidement, que j’analyse très rapidement, j’ai un regard sur la vie, sur les gens très affûté, ce qui ne m’empêche pas parfois d’être naïf et de voir un peu trop la vie en rose. Avec les années je perds un peu de cette naïveté, je suis un peu plus mature, c’est l’avantage de prendre de l’âge, au moins vous faites moins de bêtises, mais j’espère que je ferai des bêtises encore longtemps, parce que ça veut dire que je suis encore jeune… (rires)

Votre définition de la mode… C’est l’enveloppe du corps et de l’esprit, ce qui vous enveloppe doit être le reflet de ce que vous êtes. La mode est le reflet d’une société et la société, c’est nous qui la faisons, elle est aussi le reflet d’une économie, soit l’on tombe dans une forme d’austérité, soit pour contrebalancer on se dirige vers une forme d’excentricité folle, libérée pour ne pas tomber dans le piège de la restriction. La crise économique persiste depuis quelques années avec de plus en plus de riches mais aussi de plus en plus de pauvres, le fossé s’agrandit toujours. Et comme la haute couture s’adresse à une clientèle très fortunée, forcément on va vers le summum.

Votre définition de l’élégance… Une femme peut être élégante en jean et T-shirt. C’est la manière dont elle bouge, dont elle marche, le moindre de ses gestes… Il y a des femmes qui ont cette espèce de magie, si on leur met n’importe quoi sur le dos, elles se l’accaparent et elles sont ravissantes, c’est rare. Il y a une femme à Beyrouth que j’aime beaucoup, on peut l’habiller simplement, elle a cette espèce de générosité et tellement d’empathie. C’est un exemple de femme qui transcende la mode, qu’elle soit en djellaba, en jeans et baskets, elle a une manière d’aller vers vous qui symbolise l’élégance.

Si vous deviez donner un conseil à la femme? D’être honnête dans son discours esthétique. Ne jamais en faire trop, toujours travailler les équilibres, mais surtout être honnête avec soi-même et pour cela il faut bien se connaître et s’accepter. Quand vous êtes à l’aise vous n’avez pas envie de le prouver, il faut être bien dans sa peau, et quand on l’est, on ne cherche pas à donner une image. L’image doit sortir naturellement. Propos recueillis par Maria Nadim