Philippe Aractingi

Prestige N° 283, Fév. Mar. Av. Mai 2017

 

Autodidacte et perfectionniste jusqu’au-boutiste, tant dans la forme que dans le contenu, le producteur et réalisateur franco-libanais Philippe Aractingi s’est construit dans un pays où les écoles de cinéma étaient inexistantes. Innovateur, créatif et audacieux, sans cesse à la recherche d’un nouveau style cinématographique alliant fiction et réalité, où le chaos se mêle à l’ordre, le drame à la joie de vivre pour représenter cette région du Moyen-Orient, il raconte à Prestige son nouveau film «Listen», une histoire d’amour romantique, qui sera projeté dans les salles libanaises à partir du 9 février. Coup de projecteur.

 

 

Philippe Aractingi, producteur et réalisateur franco-libanais. © Archives Philippe Aractingi

 

«Ismaii est un film d’amour qui répond à l’appel des Libanais»

 

Votre récent film «Ismaii» sort des clichés de la guerre et de ses séquelles. Que raconte-t-il? «Ismaii» ou «Listen» est avant tout une histoire d’amour romantique, celle d’un jeune ingénieur du son, Joud, discret et introverti, qui tombe follement amoureux d’une jeune actrice, Rana, qu’il a séduit en l’initiant à son univers de sons. Mais un jour, Rana disparaît. Tenant à lui rester fidèle, Joud tente de la récupérer à travers des sons et des messages sonores qu’il lui envoie grâce à la complicité de la sœur de Rana. Faire un film sur le son, le désir, la place de l’homme au milieu des femmes au Liban, un film sur Beyrouth, sur la fidélité est, à mon avis, une forme de résistance contre ce qui se passe au Liban et au Moyen-Orient. Un film qui ne parle pas de problèmes mais d’amour est une forme indirecte de résistance de la vie, de l’espoir, face à la peur et à la mort. En choisissant de faire un film sensuel, je choisis de rester du côté du désir et de l’appétit de vivre. «Ismaii» est une histoire des temps modernes qui traite de fidélité et de tentation, un voyage sonore qui parle d’écoute. Il brosse le paysage d’une société beyrouthine «moderne» en quête perpétuelle de son identité, d’une jeunesse un peu en fuite face aux problèmes actuels par lesquels le Liban et le Moyen-Orient passent.

Qui sont les acteurs du film? Voulant réaliser un film jeune, j’ai fait énormément d’interviews et choisi des acteurs jeunes, afin d’essayer de rentrer dans leur univers et de raconter une histoire qui leur est fidèle. J’ai fait le casting pendant que j’écrivais le scénario avec Mona Korayem, ce qui était très intéressant parce que j’avais envie de mieux connaître mes acteurs et d’écrire pour eux. Le casting est composé des deux nouveaux jeunes talents, Hadi Bou Ayach et Ruba Zaarour, avec la participation de Joseph Bou Nassar et de sa fille Yara Bou Nassar, ainsi que de Rafic Ali Ahmad et Lama Lawand.

Quel est le rôle des sons et de l’écoute dans le film? «Ismaii» est un film qu’il faut écouter. Un scénario qu’il faut entendre. C’est un film sur le bruit mais aussi et surtout sur le silence. J’aimerais que le public puisse écouter ce que Joud enregistre, ce que ses oreilles entendent. Que l’on puisse se perdre avec lui dans les multitudes de sons que Beyrouth lui offre, Beyrouth où la vie est parfois si douce et parfois si chaotique et folle. L’écoute signifie l’empathie, l’ouverture à l’autre. Aujourd’hui, l’écoute n’est pas présente à Beyrouth où la ville est extrêmement bruyante. C’est un film qui donne à entendre plus qu’à voir. C’est aussi une histoire d’amour de quelqu’un qui tient à rester fidèle à sa dulcinée.

 

 

© Prestige/Photographe: Jad Safar

 

 

Philippe Aractingi avec le héros de son film Ismaii, Hadi Bou Ayach.

«Le film Ismaii dévoile des scènes sensuelles assez exceptionnelles. Il nous fait rêver et nous apporte l’espoir.»

 

 

«Ismaii» est différent de vos trois premiers films qui étaient axés sur la guerre au Liban… «Ismaii» est mon quatrième long métrage après «Bosta», «Sous les bombes» et «Héritages». Bien que «Bosta» ait été refusé 18 fois par les instances de la production française, vu qu’il ne parle pas de guerre (du moins directement), le film a très bien réussi au Liban et a renoué avec le public. Cette comédie musicale a eu beaucoup de succès auprès du grand public même si à l’intérieur on retrouve les séquelles de la guerre. Il a battu tous les records, enregistré 140.000 entrées et fut diffusé dans 16 pays. «Sous les bombes» est un film sur la guerre qui a reçu 23 prix et a été diffusé dans 30 pays. Le troisième film «Héritages» est une autobiographie qui retrace les exils de ma propre famille, un film sur la mémoire et l’exil. Projeté dans 8 pays, il est actuellement enseigné dans trente établissements au Liban, ainsi qu’à l’étranger. Volontairement «Ismaii» est un film d’amour qui sort totalement des clichés, ce qui répond à l’appel des Libanais mais pas à l’Occident pour qui le Liban doit indéniablement raconter des histoires problématiques.

Comment êtes-vous venu au monde du cinéma? Je suis venu au cinéma par un appel intuitif, quelque part… J’avais envie de témoigner, de raconter, et à travers l’image, je parvenais à mieux m’exprimer. A 16 ans, j’ai photographié la guerre pour des magazines du monde, puis j’ai fait des études de business et finalement j’ai opté pour le cinéma. Comme il n’y avait pas d’école du genre au Liban, j’ai commencé par travailler à la LBC où j’ai réalisé mon premier documentaire à l’âge de 20 ans. C’était là une sorte d’appel. Puis pendant seize ans, j’ai travaillé en France réalisant une quarantaine de documentaires sur toutes sortes de sujets, des films en Europe pour les télévisions étrangères telles Arte, France 2 et France 3. Et à 40 ans, j’ai réalisé mon premier long métrage, «Bosta», à l’heure où le cinéma était quasi inexistant au Liban. Sa sortie a permis de réconcilier les Libanais avec le cinéma local.

Le cinéma aux yeux de Philippe Aractingi… Le cinéma est le miroir d’une société. C’est un regard approfondi avec du recul sur ce qu’une société peut être. Le cinéma est toujours politique ou plutôt devrait être politique même s’il s’agit d’une histoire d’amour. Il reste un objet de résistance. Avec «Ismaii», j’ai fait la focale sur l’amour qui est une manière de résister. Au Liban, nous sommes très peu de producteurs qui réalisent des films exportables. Ils se comptent sur les doigts.  Je continuerai à me battre pour réaliser des films qui puissent être vus aussi bien au Liban qu’à l’étranger. La bataille est très difficile mais j’ai eu la chance de réussir jusque-là.

Contrairement aux feuilletons télé, votre production cinématographique est rare… Je suis l’un de ceux qui ont commencé à faire du cinéma au Liban. Je parle de l’après-guerre. J’avoue que c’est dur de tenir la route. Je suis actuellement à 38 prix mais je sens toujours à chaque fois que je commence un film, que je n’avais rien fait auparavant, parce que les commissions changent, la production change mais nous réalisons toujours des films de qualité. Et c’est ce qui est important. Aujourd’hui je dis qu’il y a beaucoup de productions mais c’est au spectateur de savoir choisir la bonne, comme il choisit un bon hôtel ou un restaurant de qualité pour se restaurer. Je suis scénariste, réalisateur, producteur et distributeur de mon film «Ismaii» qui a pris un an et demi de travail: six mois d’écriture, quatre mois de montage financier, deux mois de tournage et huit mois de finition. Le film a exigé 32 jours de tournage sans compter les 22 semaines de montage image et 7 semaines de montage son.

En 1989, vous avez quitté le Liban pour la France. Quel apport ce voyage a-t-il eu sur votre carrière? Au Liban, nous avons énormément d’histoires à raconter et du fait que notre identité est multiple, nous sommes un peu déstructurés. En Europe, j’ai appris la structure. Aujourd’hui l’Europe m’a appris non seulement à faire des documentaires, mais aussi à écrire des scénaris structurés. Je suis souvent consulté par les étudiants de l’Alba pour leurs scénaris. J’ai bien travaillé en France mais j’ai fait un choix de venir au Liban. La pierre que je pose au Liban sur le mur du cinéma a beaucoup plus de poids que celle que je posais en France sur le mur du cinéma international. J’ai fait des films qui ont été vus par cinq millions de personnes inconnues, alors que le public libanais, beaucoup moins nombreux, réagit plus tangiblement à mes films. En 2001, je suis retourné au Liban et j’ai fondé Fantascope Production, une société axée sur le contenu et spécialisée dans la production de documentaires, tous formats confondus. En 2006, la guerre a éclaté au Liban, je suis reparti en France et j’ai tourné «Sous les bombes» qui a été sélectionné aux festivals de Venise, Sundance et Dubai et récolté 23 prix. Mais ce n’est qu’en réalisant «Héritages» en 2014, que j’ai fait le choix de retourner au Liban.

 

 

Philippe Aractingi avec son épouse Diane à Cannes. © Archives Philippe Aractingi

 

 

Qu’en est-il de votre passion pour la photographie? Effectivement je suis un passionné de photographie. Je suis amateur des photos en tout genre, j’ai déjà fait une exposition sur «Nuit sur Beyrouth» à Paris, et j’en prépare une autre sur l’eau et ma ville…

Des nombreux prix que vous avez reçus, lequel est le plus cher à votre cœur? Je garde un très bon souvenir de La Mostra de Venise, où j’ai reçu trois prix pour le film «Sous les bombes». C’était impressionnant de voir une salle de huit cents personnes qui a fait un standing ovation de dix minutes sans arrêt. Il y avait là beaucoup d’amour. Je garde également un autre bon souvenir de mon premier prix que j’ai reçu pour mon film réalisé à 26 ans dans lequel je racontais mon expérience en parapente, sport qui était encore inconnu au Liban. Il est passé sur «Envoyé Spécial» et a obtenu le premier prix au festival du vol d’Icare. J’avoue que sur les 38 prix que j’ai reçus jusqu’à ce jour, je ne m’attendais à aucun. Aujourd’hui encore je fais pour le plaisir de faire mais sans attendre de résultat.

 

 

Philippe Aractingi avec tous les acteurs du film «Ismaii»: Yara Bou Nassar, Hadi Bou Ayach et Ruba Zaarour. © Archives Philippe Aractingi

 

 

L’avenir du cinéma et des talents libanais? Aujourd’hui, le cinéma libanais existe. Nous sommes beaucoup plus présents. Nous sommes sur un chemin positif, en voie de grandir mais le cinéma libanais sera toujours réduit à des expériences individuelles qui ont de la difficulté à voyager tant que l’Etat n’aide pas le secteur. Nous réalisons au Liban entre trois et quatre films internationaux et une quinzaine de films au total, alors que d’autres pays de la région sont omniprésents dans tous les festivals de cinéma, offrant une vaste gamme de films. L’opération demeure difficile, voire artisanale, même si aujourd’hui nous sommes beaucoup plus présents à travers la Fondation Liban Cinéma (FLC) dont je suis membre fondateur et également vice-président du comité de Screen Institute Beirut.

De nouveaux projets à l’horizon? Le public libanais est un peu sceptique par rapport au cinéma libanais. Je lui conseille d’aller voir «Ismaii» surtout en salle, car c’est un film sur le son, où l’écoute est importante. Je l’encourage à aller voir le film le plus tôt possible d’autant plus que la projection au Liban ne dure pas longtemps. Pour ma part, je continue à écrire et à chercher les personnes désireuses de contribuer à la production. Je travaille actuellement sur deux histoires, outre les films d’entreprise que je réalise pour différentes compagnies. Plus récemment, j’ai commencé à prendre goût à faire des films de publicité.          Propos recueillis par Mireille Bridi Bouabjian