Paula La Rebelle

Prestige N 290, juin 2018

 

Une femme de fer dans un gant de velours

Paula la rebelle est une surdouée qui a de qui tenir. Son aïeul était l’Emir de Zeitoun en Arménie. Nous l’avons rencontrée après son élection à la Chambre des députés du Liban. Toujours survoltée et remplie d’énergie contagieuse. Elle souhaite entraîner derrière elle la jeunesse libanaise assoiffée de changement. Arrivera-t-elle à briser les tabous?… Les non-dits et les deals sous la table?…Paula rêve d’un monde meilleur. Est-ce une utopie?… Y réussira-t-elle toute seule?… «Vouloir c’est pouvoir», dit un dicton. Mais «Une main seule ne peut pas applaudir», dit un autre dicton. Que lui réserve l’avenir? Croisons les doigts, car nous rêvons tous d’un monde meilleur.

 

© Prestige/Photo: JC Bejjani

 

Seule une puissante volonté peut faire déplacer des montagnes…

La deputée Paulette Sirakan Yaghobian, alias Paula Yacoubian a placé la barre très haut.

 

Journaliste à l’âge de 17 ans, très vite star de la télé et actuellement vous vivez votre première expérience de députée élue. Quelles sont vos impressions? Je sens que j’ai une très lourde responsabilité. Beaucoup, au Liban, ne s’attendaient pas à voir une femme députée élue en dehors du cercle fermé des partis existants et prédominants depuis des décennies. Seul Najah Wakim avait brisé la tradition en 1972 à Beyrouth. Il est nécessaire de créer une opposition réelle et effective. L’opposition «temporaire», présente au sein des partis existants est variable et dépend de l’intérêt de chacun. J’ai été la seule candidate de Koullouna Watani à être élue, alors que nous aurions pu avoir quatre députés, si le Liban formait une circonscription unique avec un vote proportionnel. Achrafieh n’est que le début de notre extension.

Votre réussite a-t-elle été facile ou bien avez-vous été combattue? Ma campagne électorale a été très dure. J’ai réussi à faire une percée au sein des partis gouvernants malgré la difficulté d’accès aux médias, sans oublier les organismes officiels sous la houlette de l’Etat ainsi que l’argent dépensé pour attirer les votes. J’ai été victime de médisances, de mensonges, voire d’agressions sur mes partisans. Mes concurrents ont tenu à répandre partout la rumeur que le vote pour la Société civile est un vote inutile. Je veux leur dire que le seul vote utile est pour l’opposition. Vu le faible pourcentage de participation, je pense que nos efforts destinés à faire parvenir ce message n’ont pas porté les fruits souhaités, n’ayant pas de budget suffisant pour passer dans les médias. Le seul vote utile au Liban est le vote sanction, pour contraindre l’Etat à améliorer sa performance.

Vous avez été l’unique journaliste à avoir réussi parmi toutes celles qui se sont présentées. A quoi est dû ce succès? A la confiance des électeurs ou au fait que vous êtes arménienne? Mon statut d’arménienne n’a rien à voir avec mon élection. J’ai eu 20% des voix des arméniens. Je suis venue juste après un candidat du Tachnak et j’ai dépassé le second candidat du parti. J’ai même obtenu des voix dans toutes les urnes des différentes confessions. Néanmoins, avec mon slogan patriotique et rassembleur, «Ensemble continuons. Un peuple uni pour un Etat fort», je m’attendais à une plus grande participation.

 

 

© Prestige/ Photo: JC Bejjani

 

«Surveiller et demander des comptes sera mon rôle au Parlement.»

 

Quelles sont, à votre avis, les raisons qui ont amené les électeurs à voter pour vous? Le fait d’être une figure connue du grand public a énormément favorisé mon élection. J’ai investi toutes mes connaissances et tous les réseaux sociaux disponibles, pour sensibiliser les électeurs à notre cause et à notre programme exhaustif.

Paula Yacoubian ou Paulette Sirakan Yaghobian… Quel nom vous ressemble le plus? Bien que Paulette Yaghobian soit le nom figurant sur ma carte d’identité, Paula est le nom qui me ressemble le plus, car depuis mon enfance, tout le monde m’appelait tout simplement Paula.

Un souvenir des élections qui vous a le plus marquée? La propagande faite à mon sujet auprès des électeurs arméniens qui me posaient des questions surprenantes. Une campagne féroce et mensongère a été menée allant jusqu’à menacer des personnes qui me secondaient. J’ai senti que le peuple a vraiment besoin de sensibilisation.

Vous avez interviewé la quasi-totalité des personnalités politiques et vous entretenez avec eux des liens d’amitié. Vous connaissez bien l’envers du décor politique. Qu’est-ce qui vous a poussée à changer de rôle et à vous présenter aux élections? Il est vrai que j’ai interviewé de nombreux politiciens, mais les liens d’amitié n’y figuraient pas toujours. Je critiquais les politiques de différents partis et courants, et eux aussi m’attaquaient. Je critiquais tout en gardant l’espoir de faire des réformes de l’intérieur. De changer la manière de penser des gens. Nous sommes un pays démocrate dans la forme seulement. Ma décision de m’engager dans la voie politique a été prise à la suite des fameuses discussions frauduleuses autour de la fermeture du dépotoir de Bourj Hammoud entre 2015-2016.

Quel est votre programme électoral? Vos priorités? Mon rôle au Parlement sera de surveiller et de demander des comptes à l’Etat. Koullouna Watani est le premier mouvement anti-establishment, un courant d’opposition, de sensibilisation et de responsabilité. Nous avons proposé un programme de coalition nationale exhaustif, à tous les niveaux. Un plan destiné à former un citoyen capable de travailler dans l’intérêt de son pays. La loi électorale n’a pas prouvé son efficacité et doit être modifiée. J’ai présenté un projet à l’opposé de la loi orthodoxe de 2011. 64 députés chrétiens voteront pour les députés musulmans et vice-versa, à raison d’une circonscription unique, mais avec une meilleure représentation, plus juste et plus équitable. Ainsi le discours politique ne sera plus sectaire, mais national et unifié, pour aboutir à un pays productif. Evidemment cela se réalisera en deux ou trois étapes successives. Parmi mes priorités figurent également les campagnes de sensibilisation que je menais depuis quinze ans et que je continuerais à mener dans les écoles et les facultés, en gardant le même discours. La présence effective sur le terrain fait également partie de mes priorités si la cause que nous défendons est d’ordre public.

Quel est votre plan d’action pour les jeunes? Nous avons une responsabilité énorme vis-à-vis de ces jeunes en désespoir de cause, qui vivent collés à leur smartphone. Le pays ploie sous le fardeau des 100 milliards de dettes, il est privé de courant électrique, et les gouvernants abusent effrontément de leur pouvoir et n’ont de compte à rendre à personne. A mon avis, ces élections mettront fin à la «classe de la guerre». Le fait de sensibiliser les jeunes à sortir de leur mutisme est certes essentiel, mais insuffisant. Il est capital de les sensibiliser à aller sur le terrain réclamer une meilleure performance de la fonction publique. Demander des comptes aux responsables est inexistant au Liban. C’est une culture qu’il faut développer.

 

 

©Prestige/ Photo: JC Bejjani

 

«Mon credo est un peuple uni pour un Etat fort.»

 

Vous refusez une liste électorale où la femme n’est pas représentée… Le Liban figure en fin de liste des pays en matière de représentation de la femme. Il est important de donner aux femmes compétentes et indépendantes la chance de figurer au moins sur la liste des candidatures. La diversité est essentielle. Il est temps que la femme douée puisse prendre part à la gouvernance. Et la femme libanaise est capable de grandes réalisations. Jusqu’à présent ce sont les Européens qui encouragent énormément la femme à se confirmer.

Allez-vous entrer dans une coalition? Je refuse de faire partie d’une coalition quelconque. Au fait, je voudrais répondre à ceux qui ont fait courir des rumeurs que j’ai demandé un numéro d’immatriculation «privilégié» pour ma voiture. Ce numéro ne m’intéresse pas.

Etes-vous écologiste? Comptez-vous œuvrer dans ce domaine? Comment? J’ai travaillé avec un bon nombre d’organisations écologiques. L’écologie est une affaire de sensibilisation. J’ai soutenu des projets de recyclage et collaboré avec les municipalités sur le «Boost upcycling». Je continuerai à œuvrer pour l’environnement même si j’estime que mon action dans ce domaine n’a pas eu l’impact souhaité. Bonne nouvelle: Je crois pouvoir réussir à fermer le dépotoir de la Quarantaine, qui a trois ans. Je me suis engagée devant la municipalité d’aller avec les jeunes sur le terrain et d’enlever les ordures. Celles-ci seront enfouies dans la décharge prévue à cet effet.

«Un candidat éligible doit avoir des nerfs d’acier, du souffle, de la hardiesse, ainsi que le don et la capacité de faire face au mensonge et à l’abus du pouvoir.»

Les atouts d’un candidat éligible, selon Paula… Un candidat éligible doit tout d’abord avoir des nerfs d’acier, du souffle, de la hardiesse. Ensuite, avoir le don et la capacité de faire face au mensonge et à l’abus du pouvoir.

Une promesse faite à vos électeurs et dont vous êtes sûre de pouvoir honorer… Je leur promets de ne jamais concilier allégeance au pouvoir et opposition. Que l’opposition soit uniquement opposition et l’allégeance uniquement allégeance. On ne peut pas faire partie du pouvoir et être opposant.

Qu’est-ce qui va vous manquer le plus du métier de journaliste? Franchement, pas grand-chose. Au Liban, l’information est liée au pouvoir. La parole ne fait plus d’effet. La véritable sanction a lieu à travers les élections, la pression dans les urnes pour dire aux politiciens que ça suffit. Tout le monde se plaint mais le changement tant réclamé n’a jamais lieu.

Qu’appréhendez-vous le plus? J’appréhende de ne pas pouvoir être à la hauteur des attentes de mes électeurs. Je n’aimerais en aucun cas les décevoir. Raison pour laquelle je travaille d’arrache-pied et dans les moindres détails. Propos recueillis par MARCELLE NADIM

 

Place: Smallville Hotel Badaro

Coiffure: Pace & Luce, Samer Hafi

Maquillage: Dania Kassabieh