Stephane Von Gunten

Prestige N 291, Juil-Aout-Sept. 2018

 

La technologie dirige le monde à une vitesse inimaginable. Au sein de la manufacture horlogère Ulysse Nardin, elle est aux commandes depuis près de deux siècles. Innovation après innovation, la Maison porte le métier vers l’avenir, alliant l’art ancestral de la Haute Horlogerie à une approche high-tech de la mesure du temps. Fondée en 1846 par Ulysse Nardin, alors âgé de 23 ans, la marque qui porte son nom véhicule son esprit d’entreprise. Connue pour ses conceptions révolutionnaires, telles que la Freak ou la Perpetual Calendar, l’entreprise a été pionnière dans la recherche de nouveaux matériaux, notamment dans l’utilisation du silicium. Prestige a rencontré Stephane Von Gunten le responsable du Département Nouvelles Technologies.

 

 

Stephane Von Gunten, responsable du Département Nouvelles Technologies chez Ulysse Nardin. © Ulysse Nardin

 

«Ulysse Nardin est réputé pour ses conceptions révolutionnaires»

 

Vous êtes à la tête de ce qu’on appelle Département des Nouvelles Technologies. Pourquoi une manufacture horlogère a-t-elle besoin d’un tel département et quelle est votre mission? J’ai principalement quatre missions, la première étant de valider tous les nouveaux développements chez Ulysse Nardin. Certaines idées viennent du marché suite à la demande de la clientèle. D’autres viennent de nos équipes ou de la direction. Parfois ce sont des jeunes horlogers qui nous proposent des concepts. Quelle que soit la source, le développement de ces idées est pris en charge par le bureau technique. La validation vient ensuite. La mise au point des prototypes se fait en fonction de la complexité de la montre. Si les mouvements sont destinés à une grande série, nous pouvons arriver jusqu’à cent, deux cents modèles, notre mission étant de réaliser ces prototypes et de les valider. Notre travail de base consiste à développer et à tester. S’ensuivent des tâches annexes sur le cycle de production. Enfin, il y a la partie propriété intellectuelle qui concerne les brevets.

Vous parlez de nouvelles idées. S’agit-il de technologie en tant que matériaux ou du mouvement en lui-même? C’est ce qu’on appelle une recherche appliquée. Par exemple ce mécanisme de remontage automatique est assez complexe, c’est un bout de construction horlogère, un système révolutionnaire parce que nous avons réussi à améliorer l’efficacité du remontage. C’est un concept complet. Il peut y avoir d’autres éléments où c’est plus un matériau que nous pouvons utiliser à plusieurs endroits et qui fait partie des recherches appliquées.

L’année passée, il y avait la montre prototype «InnoVision 2» avec ses dix brevets et vous étiez en train d’étudier comment appliquer toutes ces innovations. Les avez-vous utilisées cette année? Il y a d’abord les décisions stratégiques de l’entreprise puis la validation du département technique et enfin la validation au niveau esthétique. Cette année plusieurs nouveautés ont été présentées au SIHH, dont la Freak Vision, montre phare de la Freak Line, qui reprend le concept de la Freak avec le mouvement qui indique l’heure et la minute. Nous avons utilisé certains éléments de la montre prototype InnoVision 2. Nous avons repris le système de remontage automatique Grinder. Il révolutionne la transmission d’énergie en étant deux fois plus efficace que les systèmes existants. Le Grinder utilise les moindres mouvements du poignet. La masse oscillante est reliée à un cadre comportant quatre cliquets, ce qui offre au système automatique deux fois plus de course angulaire (comme un vélo équipé de quatre pédales au lieu de deux). Un mécanisme de guidage flexible limite considérablement les frottements. Nous avons aussi utilisé pour la première fois dans notre collection courante, le grand balancier en silicium qui était présenté dans la montre prototype InnoVision 2. Une serge de balancier en silicium ultralégère avec masselottes en nickel et micro-palettes stabilisatrices. L’échappement Ulysse Anchor est basé sur le principe des mécanismes flexibles utilisant l’élasticité des ressorts à lames. Cet échappement constant, entièrement en silicium, met en scène un cadre circulaire doté d’une ancre fixée en son centre qui pivote sans frottement. Le nouveau pont supérieur ajouré en relief s’inspire de la coque d’un bateau.

 

 

Ulysse Nardin, Freak Vision met à l’honneur les innovations révolutionnaires dévoilées par Ulysse Nardin au SIHH 2017 avec la montre prototype «InnoVision 2». © Ulysse Nardin

 

 

Quelles sont les spécificités techniques de la Freak Vision? Il y a quatre éléments principaux: le système de remontage, le grand balancier, le rouage et l’échappement constant. Ensuite, il y a des codes esthétiques dont la glace-boîte bombée en saphir, le ressort au centre, et la masse oscillante tout autour. Tout cela a permis de réduire de quelques millimètres la dimension du boîtier.

Ce genre d’avancée technique peut aider dans la création de modèles féminins, pourquoi ne voit-on pas cette application sur des montres féminines? Je pense que cela serait une bonne idée. Nous n’avons pas encore réfléchi aux modèles féminins où cette application serait utilisable.

L’esprit nautique est une ligne maîtresse chez Ulysse Nardin… En effet les liens d’Ulysse Nardin avec la mer sont aussi profonds que l’océan. Pionnière de l’innovation horlogère depuis 1846, la Manufacture a d’abord dû sa renommée à la précision et la fiabilité incomparables de ses chronomètres de bord embarqués. Des instruments de navigation essentiels qui aidaient les marins à calculer la longitude, couplée à la latitude qui était estimée grâce à la position des astres dans le ciel. La Manufacture est tout aussi réputée pour ses exploits sous-marins, notamment grâce à la collection Diver et à ses modèles ultra résistants et résolument masculins.

Autres grandes nouveautés? La montre masculine Diver Deep Dive est étanche jusqu’à 1000 mètres, là où le record de plongée est établi à 701 mètres, cette édition limitée (300 pièces) se distingue par ses caractéristiques techniques exclusives, dont un protège-couronne en titane amovible à 2 heures et une valve à hélium à 9 heures, pour les plongées en eaux profondes de longue durée ou avec saturation. La Diver Deep Dive est munie du calibre manufacturé UN-320, doté d’un système breveté d’échappement en silicium. Le spiral est également en silicium, un matériau que la Maison Ulysse Nardin a été la première à introduire en Haute Horlogerie. C’est une montre sportive, typiquement masculine, et particulièrement robuste. Nous avons une nouvelle version de la collection féminine Jade avec la boîte ronde en 37mm, que je trouve très élégante. Elle est déclinée en bleu, gris ou rouge avec un cadran en nacre orné d’une vague de diamants, et l’option d’avoir une lunette en acier sertie de 76 diamants ou simplement une lunette en acier inoxydable. Quant à l’Executive Freewheel, elle sera lancée en automne. Enfin, Marine Torpilleur Military inspirée du monde des navires de guerre. Une montre militaire, où la couronne est grande et le boîtier sablé. La série est limitée à 300 pièces.

 

 

Ulysse Nardin, Diver Deep Dive est une montre de sport aux spécifications techniques inédites, dont une valve à hélium et une étanchéité garantie jusqu’à 1000 mètres. © Ulysse Nardin

 

Dans un monde où tout le monde regarde son téléphone pour voir l’heure, on n’a plus vraiment besoin d’une montre, le fait d’adopter ce genre de technologie vient-il pour contrer la technologie des smartphones, pour donner un coup de jeune à l’horlogerie? C’est une question très délicate. La montre mécanique peut être reprise dans cinq ou dix ans, elle fonctionne encore. Je peux reprendre la montre de mon grand-père, elle fonctionne et a aussi une valeur. Il y a également l’émotion que cela procure et la beauté de la Freewheel que nous ne pouvons pas trouver sur une Apple watch, qui n’est pas jolie avec un écran tout noir. C’est une affaire personnelle. Une question d’élégance. Propos recueillis à Genève par Maria Nadim