A Bâtons rompus avec le député du Metn Ibrahim Kanaan

Prestige N 292, Oct-Nov. 2018

Interview par Sabine Farra de Cerda

 

Ibrahim Kanaan, élu député maronite du Metn pour la troisième fois consécutive, dont deux fois en tête de liste, est un politicien à part dans le paysage mouvementé de la politique libanaise. Ce fringant quinquagénaire, avocat de formation et militant aouniste de la première heure, est l’homme de la modération, du dialogue et des principes irréfutables. Discret, modeste et travailleur acharné, Me Kanaan est avant tout un élu au service de ses concitoyens, qui n’hésitent pas à se rendre chez lui, pour lui exprimer leurs doléances et préoccupations. Oui, la politique du porte-à-porte à l’ancienne, le député la pratique toujours et en est même fier. Ce qui lui permet d’avoir toujours les pendules à l’heure et d’être en phase avec la réalité. Une décence toute à son avantage, et qui lui a permis de tracer sa voie. Peut-être ce sont les années passées à la froide Albion, où il a dû se faire un nom dans le milieu juridique à la force du poignet, au lendemain du 13 octobre 1990 et au retour de son voyage de noces. Une expérience à la dure accomplie aux côtés de sa femme, Tania Saadé. Et qui lui a permis de grimper l’échelle peu à peu et de pénétrer les sphères politiques britanniques et faire du lobbying pour le Général, alors en exil. Me Kanaan s’émeut, l’émotion affleure, quand les souvenirs défilent. Premières retrouvailles à Marseille en 1991. Que de chemin parcouru depuis. Presque un songe éveillé. Ibrahim Kanaan est aussi l’un des artisans avec le ministre Melhem Riachi, de cette fameuse réconciliation interchrétienne bien malmenée aujourd’hui même si lui, continue à la défendre âprement qualifiant le processus d’irréversible. L’union fait la force, tel est son leitmotiv et l’amitié et l’estime qu’il voue à son partenaire, en sont bien la preuve. Le député du Metn est aussi M. Propre, comprendre par là qu’il s’active, pour réformer les comptes publics, afin de lutter contre la corruption. On ne peut ignorer son rôle dans l’achèvement pour la première fois depuis 2005, de deux budgets, celui de 2017 et de 2018 avec des amendements structurels, réussissant par là un tour de force. Dialogue à batons rompus avec un homme qui ne se dérobe pas à la vérité.

 

 

© Archives Ibrahim Kanaan

 

«Je suis porteur d’une mission et d’une vision de réforme et de changement»

 

Quel serait le bilan des élections législatives? Et quelles leçons devrait en tirer le CPL? Le Courant Patriotique Libre a remporté deux grands paris à l’occasion de ces élections: le premier étant la promulgation d’une nouvelle loi électorale basée sur le système proportionnel, 60 ans après l’ancienne loi, qui a permis de reformer la représentation au sein des institutions législatives et exécutives, et de corriger la représentation communautaire qui était défavorable aux chrétiens; et le second étant l’élargissement de son bloc parlementaire devenu le plus grand et couvrant tout le territoire libanais.

L’exercice du pouvoir est usant. Pensez-vous que c’est le syndrome dont souffre actuellement votre parti? Pas encore, du moins on ne le sent pas. Peut-être cela est dû à l’arrivée du général Michel Aoun à la présidence, chose qui était jusqu’en 2016 un rêve irréaliste et un exploit en soi. De même, les élections législatives, avec 29 députés pour le CPL, prouvent ce point de vue.

Qui dirige vraiment le CPL? Y a-t-il des dissensions internes comme on le dit? Un règlement interne basé sur le système présidentiel a été adopté récemment, il donne au président du parti des prérogatives décisives. Mais, cela dit, il y a un bureau politique présidé par le président du parti, qui est en consultation permanente et qui constitue un véhicule important sur le plan exécutif.

 

© Archives Ibrahim Kanaan

 

«La réconciliation interchrétienne est irréversible. On ne peut pas faire marche arrière même si des divergences peuvent surgir».

Militant de première heure, député élu de votre région, vous n’avez pas été jusqu’à présent ministrable. Le serez-vous au sein du nouveau gouvernement? J’ai toujours préféré la fonction parlementaire car je me sens plus libre et privilégié en tant qu’élu et non pas nommé. Mais je dois avouer que le général Aoun m’avait proposé en 2011 d’entrer au gouvernement et tout en le remerciant pour sa confiance, j’avais préféré rester au parlement à la tête de la Commission des finances et du budget, pour achever un travail de réforme que j’avais commencé. Aujourd’hui, avec le vote de deux budgets en 2017 et 2018 en concomitance avec des réformes, qui ont permis le succès de la conférence internationale Cèdre, avec 17 milliards de dollars de subventions et d’investissements au Liban, je suis prêt pour l’expérience gouvernementale.

Certaines décisions politiques prises ont été très impopulaires comme le décret de naturalisation, etc. Pensez-vous qu’il aurait fallu agir autrement? Les prérogatives du président de la République sont claires à ce sujet. Néanmoins, tout le dossier est maintenant au Conseil d’Etat et c’est une nouvelle note positive au crédit du mandat présidentiel actuel. Rappelons que par le passé, les décrets de naturalisation n’ont jamais été vérifiés ou remis en question.

Le député Ibrahim Kanaan avec son épouse Tania et ses deux filles, Maria et Rita. © Archives Ibrahim Kanaan

 

Vous êtes avec le ministre Melhem Riachi l’un des artisans de la réconciliation historique interchrétienne qui a permis l’élection présidentielle. Vous avez réitéré à plusieurs reprises que cette réconciliation est irréversible. Mais n’empêche que les divergences refont surface déstabilisant l’opinion publique. Où en sont les relations actuellement avec le Dr Geagea et les FL? J’en suis très fier et reconnaissant surtout au président Aoun qui m’a confié cette mission de réconciliation interchrétienne sacrée et pour beaucoup impossible. En fait, elle est irréversible car ce que l’histoire écrit est inchangeable. Les divergences de vues existent et existeront toujours, chose qu’on avait prévue et notée au sein de l’accord, mais la réconciliation est définitive.

Quelles sont vos relations avec Bkerké et le Patriarcat maronite? Les relations avec Bkerké sont fondées sur un respect mutuel et la consultation permanente surtout avec le Patriarche Rahi.

Comment gérer le Hezbollah? La déclaration d’intention avec le Hezbollah a largement contribué à la stabilité du Liban.

 

© Archives Ibrahim Kanaan

 

Chômage, crise économique, cherté de vie, la situation du pays est grave. Comment y faire face? Quelles sont les mesures urgentes à prendre? Il faut continuer avec les réformes qu’on avait commencées au niveau des budgets, après 12 ans de dépenses publiques sans plafond ni contrôle, en parallèle avec une vision macroéconomique fondée sur le développement des secteurs productifs et sur le partenariat entre les secteurs public et privé suivis d’un contrôle ferme du déficit budgétaire.

Quelle est votre ambition et comment vous projetez-vous dans l’avenir? En tant que Père, vous voyez l’avenir de vos enfants au Liban? Je suis engagé et porteur d’une vision et d’une mission de changement et de réforme que je tiens à accomplir jusqu’au bout. Je crois en ce pays et à l’avenir de mes enfants au Liban.

Vingt-huit ans après le 13 octobre 1990, quel serait le constat? En tant que militant de la première heure vous sentez-vous en phase avec ce qui a été accompli et ce qui est en train de se faire? On avait soulevé initialement un défi national de premier ordre et ce défi étant la libération du Liban, le retour des exilés politiques et le regain de notre liberté, et cette mission a été accomplie le 31 avril 2005, date du départ des troupes syriennes de notre territoire. Le second défi était de reprendre en main nos droits politiques et notre honneur national et le 31 octobre 2016 avec le retour du Général exilé à Baabda en tant que président élu de la République après avoir été destitué par les chars syriens. Notre troisième défi, celui de réformer le système politique, est en cours, et c’est notre tâche actuelle et de loin la plus difficile qu’on a commencée avec une nouvelle loi électorale et deux budgets. Mais j’admets qu’il y a encore beaucoup à faire. Un nouveau budget devrait être adopté, la semaine prochaine en principe. Pour en revenir à cette époque, c’est un officier de la marine française, qui a accompagné le général dans le zodiac qu’il a pris du Golden Beach, jusqu’au navire français… Il raconte entre autres ce qu’il lui a confié: «Je reviendrai».

 

© Archives Ibrahim Kanaan.

 

Ibrahim Kanaan est né le 11 novembre 1962 au sein d’une vieille famille maronite qui puise ses racines dans le sol libanais depuis des décennies. Il a trois frères et deux sœurs.

Elève de l’école de Champville et de Mont-La Salle, il a fait des études de Droit à l’USJ.

Titulaire d’un master en Droit Privé International de Paris 2 en 1987, ainsi que d’une maîtrise en Droit Français. Il est membre du Barreau depuis 1989.

Marié avec Tania Saadé, il est père de deux filles, Maria et Rita.

Ibrahim Kanaan a commencé sa carrière à Londres chez Elliott and Company en tant que consultant pour le Moyen-Orient, puis il a rejoint Kennedys Solicitors où il a travaillé en tant qu’associé en charge de l’international.

En 1992, il fonde le cabinet d’avocats Kanaan Law Firm, basé à Beyrouth, qui s’occupe principalement d’affaires commerciales et corporatives ainsi que d’arbitrages.

En 2004, il participe à l’établissement du Bureau de Kennedys and Co à Riyad.

Militant de la première heure du général Michel Aoun, Ibrahim Kanaan a au cours de ses années britanniques fait beaucoup de lobbying dans les milieux politiques anglais, pour défendre la cause libanaise mal comprise.

Elu député pour la 3e fois consécutive de la circonscription du Metn, dont à deux reprises en tête de liste, il est actuellement président de la Commission des finances et du budget, après avoir occupé maintes responsabilités au sein des différentes commissions de l’Hémicycle.