Le Vaisseau fant„††ôme de Batroun

 

Prestige N° 117, Février 2003
 
 

La mer préserve jalousement ses secrets, mais parfois elle consent à nous dévoiler une énigme. Ces bateaux qui y reposent ne sont pas que des épaves, chacune porte une histoire, un drame. En sont gardiens ces vieux pêcheurs qui ont tiré de la mer les leçons de la vie, qui y ont puisé leur sagesse.  De cette épave que nous avons explorée, nous ne savions qu’une chose: un bateau transportant du ciment des carrières du Liban-Nord avait coulé au large des côtes l’été 1937… Victime d’une tempête en cette saison, ou du naw, ce courant perfide familier de la région et qui peut se transformer en quelques secondes en tornade? Mystère. Une enquête s’imposait, elle nous conduisit jusqu’au mina de Batroun. Un vieux pêcheur nous fit remonter le temps, entre l’humour et l’émotion. Il nous raconta l’histoire du Cap’tain Michel. Cette histoire la voici.

Le Cap’taine Michel. Le Grec, on le connaissait bien dans la ville. On le trouvait même de bonne société, il avait juste deux petits défauts: il abusait d’ouzo ou d’arak, selon l’occasion, et puis, il adorait autant se vanter que boire. Ce soir-là, il prenait un verre en compagnie de marins. L’un d’eux scruta le ciel, et les nuages qui s’amoncelaient en volutes grises menaçantes, puis la mer qui montait: «Cette nuit, on a bien fait de rester à quai.» Cap’tain Michel, sérieusement éméché, se leva et annonça haut et fort: «Mais moi, j’ai à faire. Pourquoi reporter à demain ce que l’on peut faire aujourd’hui. Allons charger le bateau.» «Tu es fou, le Grec! L’alcool t’est encore monté à la tête!» Du revers de la main, le Cap’tain balaya toutes les objections et se dirigea vers le quai où l’on achevait de charger les sacs de ciment sur le bateau. «Voilà, c’est fait, attention de chavirer» lui lança joyeusement un hâleur. «Chavirer!» Le cap’tain vexé lui intima: «Toi, rajoutez-en encore!» et se prépara enfin à appareiller avec cinq tonnes de plus. A bord, quatre jeunes marins grecs qui étaient rétribués par voyage. A l’époque, on faisait la navette par bateau pour transporter les marchandises. Le bateau avançait difficilement, malmené par les vagues.

Le vaisseau fantome

© Prestige

 
Proue du bateau.
 
 
Le vaisseau fantome1
 

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Que se passe-t-il? «Descendez voir!» Les deux jeunes mousses horrifiés, virent une avalanche d’eau submerger la cale. Ils avaient par mégarde laissé les hublots ouverts! Ils tentèrent de remonter. Le cap’tain retrouvant sa présence d’esprit et sa sobriété sauta avec les deux compagnons rescapés dans la chakhtoura, la barque de sauvetage et s’y agrippa de toutes ses forces. Son bateau sombra en quelques instants sous ses yeux incrédules. Un calme implacable, même la mer s’était tue, le cap’tain Michel leva son regard et aperçut au loin, une lumière, une seule sur la côte silencieuse noire. Un lux, pensa-t-il. Il frissonna, se recroquevilla dans l’embarcation qui se laissait emporter par le courant. Le jour le réveilla, la barque avait dérivé jusqu’au cap de Joun, à Tripoli.

C’était une idée fixe, il voulait retrouver son bateau. Il se rappelait cette lumière, s’agissait-il de l’église de Kfar’abida? Il prit la mer et effectua des menus calculs et décida de faire des recherches dans la ghamiqa, les eaux profondes sur la côte de Batroun. Il fit appel aux pêcheurs du port, et à ces pionniers de la plongée (qui seront les premiers à enfiler un scaphandre au Liban), et leur promit 50 piastres chacun. Les jeunes du village raillaient les vieux qui tendaient l’oreille au raz de l’eau pour écouter, au-delà du clapotis, le son singulier de la mer et de ce qu’elle a englouti, le bruit de l’eau sur le métal ou le bois se perçoit différemment. Mais le cap’tain eut beau chercher, il ne retrouva jamais son bateau. Est-ce le remords d’avoir entraîné deux jeunes à la mort, le regret d’avoir été si fanfaron? Le Cap’tain disparut soudain et on ignora tout sur son sort comme son bateau. Un jour de 1950, un pêcheur d’éponge découvrit, ironie du sort, tout à fait par hasard, l’épave d’un bateau. Celui du Cap’tain Michel… qui était entré dans la légende des marins de la Côte. Et cette lumière qu’il avait entrevue provenait en fait de l’église de Mar Estephan à Batroun.

Le vaisseau fantome2

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Au fil des ans, sous le poids du ciment, la structure s’est effondrée. C’est aujourd’hui la tombe de deux malheureux marins victimes de la négligence et de la vantardise du capitaine.
 
 

Un corps sombre qui gît par 45 mètres de profondeur, ses dimensions assez modestes, quelque 60 mètres de longueur. Couvert d’algues, la faune marine y a élu domicile. On y reconnaît les poissons de la région: mérou noir, seriole, serghos. Nous nous approchons, fait étrange: la position du bateau, nez contre le reef, comme s’il naviguait sur le sol du fonds et avait heurté cet écueil en un choc frontal. Toutes les parties du bateau sont encore reconnaissables, mais le plus ironique c’est la charge, cette charge supplémentaire de cinq tonnes, probablement responsable de la tragédie, est encore là, à l’intérieur de la remorque, la dernière charge de ciment aujourd’hui reposant dans ses sacs au fonds de la mer, cette mer, si cruelle, quand la défient les vantards.

Le vaisseau fantome3

© Prestige

 
Premiers bénéficiaires des épaves, les poissons qui affectionnent cet habitat. Parmi les hôtes des lieux, on reconnaît sérioles et mérous.
 
 

Ironie du sort: Encore visible, cette charge de cinq tonnes sans doute responsable de la tragédie.

Le vaisseau fantome4

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Ces sacs de ciment qui constituaient la charge supplémentaire sur le bateau, font désormais partie du paysage marin.