Khattar Hadati raconte Camille et Zelpha Chamoun

Prestige N 52, Septembre 1997

La bonne chance m’a fait escorte tout au long de ma jeunesse après que j’ai eu le malheur de perdre mon père en 1948 à l’âge de 8 ans. Fils aîné, j’ai hérité de lui les amitiés dont il était fier, et dont je fus plus tard aussi fier. En tête de ces personnes, le président Camille Chamoun. Sa fidélité à la mémoire de mon père en a fait l’ami le plus proche de la famille, avant même qu’il ne soit élu président de la République. Je n’ai pourtant jamais fait de politique ni adhéré à aucun parti politique. J’ai été toutefois imprégné par la personnalité, la clairvoyance et les idéaux de Chamoun.

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© Archives Khattar Hadati

Vous étiez si jeune, comment avezvous perçu la sympathie de Camille Chamoun? Lorsqu’il a été élu président de la République, je n’avais que 12 ans et déjà je figurais parmi les personnes qui l’avaient félicité pour sa victoire aux présidentielles avec Georges Hraoui frère du président actuel, Chafic Abou Haïdar, père du député Raji Abou Haïdar. Ces derniers appartenaient au même courant sans être affiliés à un quelconque parti. Notre contact avec le président était permanent mais nos rencontres se limitaient aux visites lors des occasions. J’accompagnais mon oncle paternel ou Georges Hraoui, mon oncle maternel, alors député et ministre. En dépit de l’affection qu’il me témoignait, je ne pouvais m’empêcher d’être impressionné par le personnage. Jusqu’au moment où je l’ai entendu évoquer mon père avec des mots très émouvants et réconfortants que je garde encore dans ma mémoire.

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© Archives Khattar Hadati

Un couple charismatique accueilli partout par les flashs des photographes. On leur comparera les Kennedy

Comment Chamoun est-il parvenu au plus haut poste de l’Etat? Par son charisme sans doute. Chamoun était déjà populaire à l’école. Diplômé en droit de l’Université Saint-Joseph, il s’est lancé dans le journalisme. Plus tard, il sera élu député puis nommé ambassadeur du Liban à Londres.

Chamoun était un pionnier de la diplomatie libanaise. Son poste l’aidera à s’ouvrir vers le monde extérieur au niveau duquel il rêvait d’élever son pays. En décembre 1947, il a défendu la cause palestinienne aux Nations unies.

Il représentait la Syrie et le Liban et avait été choisi, pour de nombreux motifs parmi lesquels sa connaissance approfondie de l’anglais. En janvier 48, une fois son allocution prononcée, il s’effondra, victime d’une crise cardiaque à la tribune des Nations unies. Préparer les dossiers, labeur éprouvant et de longue haleine, avait eu raison de sa résistance. On le surnommera désormais le «gavroche» de la cause arabe. Cet incident lui donnera d’ailleurs l’avantage lors des présidentielles, avec l’approbation des Arabes, des Américains et des Anglais, reconnaissants pour son soutien dans leur lutte pour mettre fin au mandat français.

LA PETITE HISTOIRE DE LA MEA. En 1944, Chamoun participe à la première Conférence d’aviation civile à Chicago avec comme adjoint Fawzi Hoss. Cette rencontre a donné naissance à l’ICAO, organisation présidée aujourd’hui par le libanais Assaad Kotait et qui a célébré depuis peu son cinquantenaire. Chamoun rencontre par la suite le ministre de l’Aviation britannique Lord Hughs au cours d’une conférence. Ce dernier les encourage à créer une compagnie d’aviation au Liban. Convaincu, Fawzi Hoss propose à des amis riches, les Salam, de financer cette compagnie d’aviation qui sera plus tard la MEA. A noter que l’aéroport existe déjà mais les compagnies d’aviation qui en usent sont étrangères. La MEA, société anonyme libanaise au capital de 1 million de livres libanaises, somme considérable à l’époque, voit donc le jour en 1945. Elle est enregistrée au Tribunal de Commerce qui fait office de Chambre de Commerce actuelle. On la considèrera comme compagnie à activité aérienne et plus tard en 1949, compagnie d’aviation.

Quelles ont été les réalisations de Chamoun durant son mandat? Son mandat s’est caractérisé par la prospérité, la reconstruction et le développement. Chamoun n’était pas un grand parleur mais un homme d’action, cultivé amateur d’art et mélomane. C’est lui qui fonda le Festival de Baalbeck, le Casino du Liban, la Cité Sportive, la Banque du Crédit Industriel et Agricole et Télé Liban, Canal 7à Tallet el Khayat, l’exposition internationale de Tripoli connue plus tard sous le nom Exposition Rachid Karamé. A Amchit, il fonde Radio-Liban, qui transmettra plus tard au monde entier. L’une des plus grandes réalisations de son mandat fut assurément le droit de vote octroyé à la femme libanaise en 1953.

Le président Chamoun déclara 1954 «Année mariale» clôturée par le représentant du pape le cardinal Roncalli, qui devint plus tard le saint pape Jean XXIII. Je m’en rappelle bien puisque j’ai aidé à servir la messe.

LE PALAIS DE LA MODERNITÉ. Lorsque Chamoun a été élu président, il s’est installé à Kantari dans la résidence que Cheikh Béchara el Khoury avait louée à son frère.

Mais comme il n’était pas dans les convenances qu’un président habite une demeure louée, il se mit à la recherche d’un terrain sur la plus belle colline de Baabda, l’acquit et y fit construire un palais présidentiel digne du nom. Il décida lui-même du style et de l’architecture s’inspirant des conseils de Zelpha. Le palais présidentiel sera unique dans sa conception. Chaque pièce du Palais jouissait d’un superbe panorama.

FESTIVALS ET ÉCHANGES. Deux ans après son accession au pouvoir, il établit le Festival d’été des Emigrés à Beiteddine. Cette manifestation stimulera la visite des émigrés libanais. Ce succès l’incitera à créer

d’autres festivals à Zahlé, à Dhour Choueir …

Il se rendit par ailleurs dans les pays arabes, et plus tard visitera l’Amérique, l’Espagne, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, la Grèce, la Turquie. On ne reconnaissait pas alors l’existence des Libanais en tant que tels. Tout voyageur du Moyen-Orient était surnommé turco, par référence à la Turquie qui a longtemps occupé les territoires arabes. La célèbre visite du président Chamoun au Brésil a remis les pendules à l’heure actuelle. Il a aussi invité nombreux rois et présidents à visiter le Liban. En effet durant son mandat, le chah d’Iran, le président turc, Jalal Bayar, le Premier ministre britannique Anthony Eden, le roi du Maroc Mohammed V, des hommes d’Etat africains … Tous les ans, à la fête de l’Indépendance qui se déroulait à l’avenue Fouad 1er, il est de coutume d’inviter une personnalité arabe. Parmi celles-ci le roi Fayçal d’Iraq puis le roi Hussein de Jordanie qui a notamment couru et gagné le Rallye racing sur la route Rabieh-Aïn Aar, la seule moderne à l’époque. Dany Chamoun avait aussi participé à la course dans une autre catégorie et tout le monde s’attendait, à tort, à sa victoire parce qu’il était le fils du président. Le président Chamoun organisa aussi un sommet arabe au Liban afin de renforcer la cohésion régionale. Les nations réunies ont adhéré à son idée de soutenir l’Egypte dans sa nationalisation du Canal de Suez.

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Salwa et Khattar Hadati avaient insisté que Zelpha Chamoun soit le témoin à leur mariage. © Archives Khattar Hadati

LES NUITS DE CAMILLE CHAMOUN. Il surveillait les projets de très près et passait de longues nuits à étudier des dossiers … Le ministre et ingénieur Youssef Salem m’a raconté qu’il passait à Kantari un soir vers minuit, et lorsqu’il s’aperçut que le bureau du président était encore éclairé à cette époque, on ne veillait guère, tout le monde dînait et rentrait se coucher aussitôt- intrigué, il s’approche du garde pour s’informer. Ce dernier l’introduit au Palais. Salem entra dans le bureau du président envahi de documents et de plans. Le voyant, Camille Chamoun, imperturbable, lui demande conseil sur le projet du Litani … Un autre président se serait uniquement penché sur les affaires politiques, laissant aux experts compétents qui l’entouraient le soin de travailler le détail.

Parmi ceux-ci, Ibrahim Abdel Aal et Boulos Karkache … Ce projet lui tenait particulièrement à cœur, puisqu’il vitaliserait la plaine de la Békaa. Il fit réaliser donc le barrage de Karaoun qui alimentera le Sud en électricité. Chaque ville et village devaient bénéficier de ce projet soumis à des pressions étrangères, qui le retardent sans l’avorter. Chamoun prônait un développement équilibré fondé sur des idées réalisables.

L’HOMME DE CHAMOUN. Chamoun admirait Cheikh Boutros el Khoury pour son esprit judicieux et sa clairvoyance. Il lui avait confié nombreux problèmes qui relevaient de l’industrie et de l’économie. Il était Mr Fix-it pour le président qui le décrit ainsi: «L’absence de diplômes et doctorats chez Cheikh Boutros el Khoury est compensée par une rare intelligence innée. Je m’en remets sans réserve à sa sagesse, son esprit d’initiative et son extrême loyauté. C’est l ‘homme des cas impossibles.» Député sous le mandat de Cheikh Béchara el Khoury, Cheikh Boutros el Khoury se vit bientôt confier la Banque du Crédit Industriel et Agricole, il en sera le président-directeur général.

Quel fut le rôle de Zelpha Chamoun et ses propres réalisations? Le président instaura le Festival de Baalbeck. En réalité, il réussit ce projet grâce à sa femme. Elle introduisit au Festival le folklore libanais et à cette fin, envoya Marwan et Wadiaa Jarrar dans les différents villages libanais pour apprendre les fondements de la dabké puis en Russie où ils créeront sur base de ballet une chorégraphie classique libanaise traditionnelle. Il fallait aussi financer les costumes des danseurs. Zelpha le demanda au président qui refusa faute de budget prévu à cet effet. Or, pendant la même période, les rideaux du palais de Beiteddine, résidence estivale du couple présidentiel, venaient d’être changés. Zelpha en profita pour recueillir les anciennes tentures brodées et confectionna des costumes à partir de ces tissus.

Elle sera assistée par sa dame de compagnie Rose Matar, mesdames Laura Chafic Nassif, Najla Hamdane, Mélanie Traboulsi. Le premier Festival de Baalbeck se tint en 1957, donnant naissance au folklore libanais professionnel.

«Minuit passé, une lumière brillait encore dans le bureau du président. Il était penché sur le dossier du Litani»

PRÉSIDENTE HONORAIRE DE LA CROIX-ROUGE,  alors en proie à des difficultés financières, Zelpha Chamoun lutta afin de procurer l’argent nécessaire à relever cette organisation.

A cette fin, elle harcela même ses meilleures amies. Elle avait toujours eu ce charisme, ce pouvoir magique de rallier les gens à sa cause. Elle déploya tous les efforts, frappa même aux portes des ambassades et des ministères. A Baabda avec le soutien de dames, elle fonde la maison du non-voyant libanais.

A l’initiative de Zelpha, le bureau du ver à soie fut créé l’année de la dévaluation des pommes et des prunes. On pensait à une culture alternative pour le développement rural.

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Les célèbres réceptions de Khattar Hadati à Sannine en l’honneur du président Chamoun. Discours de Chamoun: A ses côtés, Mme Marie Hadati, le député Salim Lahoud, père de Nassib, Michel Sassine et Nasri Maalouf. © Archives Khattar Hadati

APRÈS LES CHAMOUN,  LES  KENNEDY. Elle a accompagné le président dans ses voyages en Argentine, au Brésil, en Espagne, en Grèce, en Turquie, en Iran … Partout, elle était accueillie comme une star sous les flashs de milliers de photographes. Camille et Zelpha, un couple royal, charismatique. Plus tard, on leur comparera les Kennedy. Zelpha était d’une élégance discrète bien qu’elle n’avait pas les moyens de se payer des vêtements de luxe. Lady dans le vrai sens du terme, elle était passionnée de nature. Elle aimait les plantes et les fleurs et cultivait personnellement son jardin.

Zelpha Chamoun était-elle au courant des aventures amoureuses de son mari? L’affectaient-elles beaucoup? Elle avait deviné son infidélité et puis à l’époque on ne parlait pas beaucoup de ces choses-là. Sensible à l’extrême, elle n’avait cependant qu’une seule réaction, en rire et répéter: «Frivole!» «Volage!». Son amour-propre sera préservé. Aucune femme ne compta jamais autant que Zelpha. Pour lui, ce n’était que des aventures. Il respectait Zelpha et l’aimait infiniment. En dépit de sa réputation, Chamoun n’était pas un coureur de jupons. Plutôt un jeune homme séduisant poursuivi par les femmes. Avant son mariage, il était un habitué de l’hôtel Savoy près du cinéma Opéra. On y organisait souvent des bals et les femmes l’invitaient à danser. Mauvais danseur, il leur marchait sur les pieds. La seule femme qu’il aima jamais c’était Zelpha.

Douce et simple, naturellement distinguée, féminine et à la fois forte et persévérante, elle obtenait toujours ce qu’elle voulait.

Retournons à la politique pendant son mandat, quels étaient les motifs de la dissolution de la Chambre? On lui avait d’ailleurs demandé: «Comment te permets-tu de dissoudre le Parlement qui t’a élu? A ce propos, il a répondu: «La majorité de ce même Parlement avait signé un mémorandum en vue de renouveler à l’ancien président Béchara el Khoury. Cette manœuvre risquait de bouleverser l’ordre établi. Saëb Salam me proposa la dissolution de la Chambre conformément à la Constitution»

Par la suite, il diminua le nombre des députés. Ce nombre est réduit de 77 à 55. Brillant en politique, il était d’une certaine façon un manipulateur de premier ordre. Illustre pour son intransigeance, il ne dévoilait jamais toutes ses cartes à la fois et luttait pour ses convictions. Chamoun était croyant mais exécrait le fanatisme et s’entourait d’une équipe de toutes les confessions, Kamal Joumblatt lui ressemblait en cela. La population du Chouf votait pour l’un ou l’autre leader sans prendre en considération la confession à laquelle ils appartenaient. Tous deux étaient de véritables leaders. Durant tout son mandat, le président Chamoun n’a pas une seule fois évoqué le confessionnalisme, il prenait la défense d’une personne pour sa compétence et non pour son appartenance religieuse. Un druze, le général Mahmoud Tay Abou Dargham n’avait-il pas été nommé chef de l’Etat-Major pour sa compétence? Enfin, lors des funérailles du président Camille Chamoun, Walid Joumblatt le définit en ces termes sincères et élogieux: «Il a été le défenseur de l’arabisme et le meilleur avocat des maronites. Et de toute façon, ami ou ennemi, allié ou adversaire, on ne pouvait que le respecter».

Le président Camille Chamoun a plus d’une fois plaidé la cause palestinienne mais dès qu’il a été question de confrontations libano-palestiniennes, il fut le patriarche des maronites sans fanatisme et prit une attitude très ferme en vue de libérer le pays. Son premier souci en politique étrangère: préserver la dignité du Liban. Un avion le la LIA, société d’aviation libanaise appartenant aux Arida s’est vu interdire l’atterrissage à Orly. Chamoun interdit alors aux avions de l’Air France de se poser sur le tarmac de l’Aéroport de Beyrouth. Un incident qui provoqua une crise entre les deux pays. Il ripostait suivant la loi de réciprocité en aviation. Face à cette attitude, les Français sont acculés à revenir sur leur décision et se plier à ses exigences.

Quel profit personnel avez-vous tiré de son mandat? Heureusement que je n’avais pas besoin de

soutien matériel, Le profit que j’en ai tiré est donc purement moral. Quant à Chamoun, il n’a même pas abusé de son pouvoir pour s’enrichir illicitement. Il a tenu sa famille et ses proches bien à l’écart du pouvoir et de la politique.

Il a pourtant fait construire son palais de Saadiyat. C’était une simple demeure qui ne répond pas tout à fait à la description de «palais». On l’a appelée ainsi parce qu’elle était habitée par un président. Cette demeure a été construite après le mandat de Chamoun par l’ingénieur-architecte Assem Salam, le président de l’Ordre des Ingénieurs à l’heure actuelle. Signalons les relations houleuses entre la famille Salam et Chamoun en 1958. Architecture et ameublement simples, comme Zelpha la voulait, belle et simple à l’américaine. Leur deuxième résidence est la demeure familiale de Deir el Qamar héritée de son père. Son frère Charles y habitait d’ailleurs.

Comment qualifiez-vous vos relations avec le président après 1958 alors qu’il n’était plus au pouvoir? En 1958, j’avais 18 ans, notre relation s’est approfondie quand il prit sa retraite. Lorsqu’il visita Ain el Abou, voisin de Baskinta mon village natal, j’ai formé une délégation d’accueil de jeunes gens. Désormais tous les 15 août, jour de la fête de la Vierge, cela devint une coutume d’offrir un grand dîner en son honneur. Evénement qui n’était pas très approuvé par les jeunes mais cela n’affectait aucunement cette coutume. Le plus drôle c’est que j’étais désargenté à cette époque. Je n’étais alors qu’un étudiant. Comme ma famille possédait un restaurant à Sannine, j’y organisais ces réceptions. Les dépenses dépassant le loyer annuel, je payais le montant en versements mensuels. En dépit des difficultés, je suis quand même parvenu à joindre les deux bouts. Cette tradition prit fin en 1977 à cause de la guerre. Mais notre relation perdurera.

«Durant tout son mandat, Chamoun n’a jamais prononcé le mot confessionnalisme»

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A Baskinta, visite familiale aux Hadati: Elias Hraoui, Khattar Hadati, Mme Marie Hadati, le curé du village, Jean Hadati. © Archives Khattar Hadati

Cette relation privilégiée sest-elle poursuivie durant votre séjour à Londres? Certainement, Zelpha me préparait des pâtisseries qu’elle faisait parvenir à l’aéroport et envoyer directement à Londres: «A Khattar».

A peine étais-je rentré au Liban qu’elle m’invitait à dîner. «Je vais te préparer des plats à la libanaise», lentilles passées, haricots à l’huile…Les nouvelles de ma famille me parvenaient à Londres à travers les lettres que m’envoyaient le président et sa femme. Il me demandait parfois des effets qu’il avait pris l’habitude d’acheter à Londres quand il y était ambassadeur. Parfois même, je lui envoyais des pièces de rechange pour sa Bentley. Lorsque maman s’étant fracturé la jambe, a été hospitalisée, Chamoun et sa femme lui rendaient visite tous les jours et à sa sortie, nous avons été stupéfaits d’apprendre que la facture avait été réglée. Chamoun avait payé non pas par acte de charité mais par délicatesse, une qualité innée qui le caractérisait. De retour au Liban, je demandai au président pourquoi avait-il agi de la sorte, il me dit : «Il n’est pas question de besoin, tu es seul responsable de ta mère, mais pendant ton absence, je t’ai remplacé comme nous sommes très proches l’un de l’autre.»

Comment Chamoun a-t-il réagi lors du massacre de Safra qui a opposé Bachir et Dany? Chamoun n’était pas du tout émotif, par contre, il avait beaucoup de sang-froid et de sagesse. Il a su amortir le choc du massacre de Safra. Il n’a voulu ni blâmer ni se venger, son souci était de calmer la fougue sanglante des deux jeunes hommes. Pour sceller la réconciliation, il fit une accolade paternelle à Bachir, un geste qui fera du jeune homme un allié. C’était un homme sentimental mais qui ne le montrait jamais. Il avait des nerfs d’acier et ses décisions étaient irrévocables. Une main de fer dans un gant de velours.

Quelles furent ses démarches en vue de faire cesser les hostilités? Le concept d’entente nationale prônée par tous les belligérants est née en fait dans le bureau de Hussein el Husseiny, ancien président de la Chambre à l’initiative de Camille Chamoun et de Rachid Karamé, alors Premier ministre. Fin1985 est l’époque des décrets ambulants. Karamé boycotte le président Amin Gemayel et les activités du Conseil des ministres s’en trouvent paralysées. Karamé envoie à Chamoun, ministre des finances, un mémorandum relatif à la loi fiscale en contradiction avec un décret parlementaire, Celui-ci demanda à son ministère de s’exécuter conformément au décret. Husseini le contacta d’urgence pour lui «rappeler» qu’un décret nécessite l’approbation de la chambre et qu’un Premier ministre n’est pas habilité à annuler des décrets fiscaux. Chamoun lui répondit que c’était exact mais qu’il prenait l’entière responsabilité de l’exécution  par égard pour le 1er ministre. Karamé, Chamoun et Husseini se réunissent par la suite pour régler leurs différends. Le dialogue fut entamé. Karamé renonce à passer son mémorandum. La décision devait être rendue publique, mais Karamé fut assassiné le 1er juin 1986.

LORS DE LA RENCONTRE DE GENÈVE, en 1984, pendant le mandat d’Amin Gemayel, le président Camille Chamoun et moi descendions du 10e étage de l’Intercontinental, l’ascenseur s’arrêta au 6e. Berri entra et je le présentai au

président Chamoun. Depuis, ils se sont voués respect et considération. Ils ont par ailleurs collaboré dans le Cabinet des Six.

Avait-il des activités autres que politiques? Il avait bien entendu de nombreux intérêts à l’écart de la politique. Il aimait la littérature et la poésie, il écrivait une heure tous les soirs, avant de se coucher. Il lisait aussi et conduisait lui-même sa voiture deux fois par semaine jusqu’à son décès. Passionné de chasse, il possédait une importante collection de fusils.

se trouve actuellement cette collection? Elle avait d’abord été confiée à son fils Dany. Alors que les batailles faisaient rage, l’ambassadeur de Grande Bretagne lui propose, quoi de plus logique que de se réfugier dans les locaux de l’ambassade? Dany refusa et n’écouta pas les conseils de sa femme et ses enfants terrorisés. II confia plutôt la collection de fusils à l’ambassadeur de crainte qu’on ne vienne les voler. Tout le monde connait la suite, la collection a été sauvée, Dany et sa famille assassinés.

Les dernières heures de Camille Chamoun? J’avais pris l’habitude de lui rendre visite tous les jours à 8 heures. Un matin arrivé en retard, je le trouve à l’unité des Soins Intensifs. Son visage d’homme de 87 ans semblait bouleversé et anxieux. Il a été réconforté de me voir et me fit non sans humour:

«Fini le temps des espiègleries,» Le lendemain, son cœur s’arrêta de battre à 5 heures et quart. Dany et moi étions à ses côtés. Nous lui avons embrassé la main en un ultime adieu.

MA PRÉSENCE À SES CÔTÉS me donnait une grande confiance en moi-même. Après son décès, Habib Abou Sakr, directeur général du ministère des Finances me révéla que Camille Chamoun l’avait chargé de régler et de faciliter les affaires des Hadati si ceux -ci venaient à avoir des ennuis avec l’administration.

Ainsi, Camille Chamoun était bel et bien comme on le décrit: un homme d’Etat doublé d’un grand homme. Je me flatte d’avoir accompagné l’une des plus grandes figures de notre époque. Propos recueillis par BARIAA SREIH