Nibal Arakji: «Mon cinéma est humain»

Son cinéma fait rire mais aussi pleurer. Ses films sont captivants mais aussi libérateurs. Armée d’une  baguette magique, la scénariste, réalisatrice, actrice et fondatrice de la boîte de production Dream Box Productions, Nibal Arakji, décrit merveilleusement les contradictions des sociétés. Artiste engagée, elle se bat pour une idée, pour une cause, suscite des émotions, brise des tabous et livre des messages… De bons. Son dénominateur commun? L’humanisme, qu’elle prône d’une manière humoristique, sans être moralisante. Témoin, son film Wanted_Matloubin est un succès toujours en salle. Impressions à Prestige.

 

 

© Archives Nibal Arakji.

 

 

Comment êtes-vous venue au monde du cinéma? J’ai toujours aimé écrire. A la base, j’étais concepteur-rédacteur publicitaire. Je rédigeais des pubs de 30 secondes, que j’ai étendues par la suite à des films d’une heure trente. Mon entrée dans le monde du 7e art est le fruit de cette passion pour le cinéma et pour l’écriture de scénarios.

Qu’est-ce qui distingue vos films des autres productions cinématographiques? Il est difficile de dire que je me distingue d’autres producteurs. Chacun a son propre cinéma. Le mien est un peu humain. J’apprécie tout ce qui touche à l’humain, aux histoires sociales, à ce genre de films que j’aime écrire.

Pensez-vous que la comédie «satirique» est susceptible de corriger le comportement social? Je souhaite que la comédie puisse changer un peu la vision des personnes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous faisons du cinéma. Nous avons des choses à dire, des messages à faire passer. J’essaie de transmettre les miens de manière un peu humoristique et sans jamais être moralisatrice. C’est mon avis. J’essaie de montrer ma manière de voir les choses à travers mes films.

Dans le film Matloubin, vous avez un peu trop exagéré, en poussant à l’extrême la réaction des vieillards. Vous nous les avez montrés sous un volet négatif, et avides uniquement de plaisirs. Ne croyez-vous pas qu’ils avaient plutôt besoin d’un tout autre genre d’affection? Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites. Je n’ai pas du tout poussé le personnage des vieillards de manière négative. Bien au contraire je leur ai donné une image très positive. Des personnes qui sont actives, pleines de vie, qui dansent, qui font plein de choses, qui sont en bonne forme. Oui, nous avons un peu joué sur le fait qu’il y a une relation entre deux d’entre eux, mais je trouve que cela est plutôt bien. Je veux dire qu’il n’y a pas d’âge pour aimer, on peut avoir 70 ou 80 ans et tomber amoureux de quelqu’un. C’était un petit clin d’œil rigolo. Je n’ai pas montré un vieux qui marche à peine avec sa canne, qui n’arrive pas à parler, ou qui n’a pas son dentier, ou encore qui ne se lave pas la bouche toute la semaine… Ils sont tous propres, beaux, pleins de vie et d’entrain. Je montre qu’effectivement ces vieux souhaitent de l’affection, qu’on s’occupe d’eux. C’est la vieille qui attend à la fenêtre que quelqu’un arrive, que ses enfants viennent la voir mais qui ne viennent jamais. Je montre qu’elle veut de l’affection. De même le vieux dont le fils lui parle mal alors qu’il désire voir son petit-fils, il ne demande que de l’amour et de l’affection. Tout ceci a été montré.

 

 

Daad Rizk, Myriam Klink, Georges Diab jouent dans le film Matloubin de Nibal Arakji. © Archives Nibal Arakji.

 

 

Vous avez réuni de belles figures de la télé dans ce film. Que pensez-vous de leurs performances? J’ai fait exprès de ramener des personnes un peu plus connues que mes quatre acteurs principaux. J’avais envie de montrer des visages que le public connaissait et aimait. Raison pour laquelle j’ai introduit tous ces «guest appearance» dans le film, qui sont là pour faire la balance avec les vieux.

Avez-vous rencontré des difficultés lors du tournage? Lesquelles? Le tournage a été très dur. Nous avons rencontré plein de difficultés, du fait notamment que nous travaillons avec des gens âgés. Ils sont moins réactifs, comprennent moins vite et arrivent moins bien à apprendre leur texte, moins facilement qu’un acteur confirmé. Se déplacer d’un point A à un point B, et dire la phrase en même temps, tout cela est beaucoup plus dur qu’avec un acteur plus jeune.

Votre regard sur le cinéma libanais… Gagne-t-il en quantité ou en qualité? Que lui manque-t-il encore pour atteindre un niveau international? Je trouve que le cinéma libanais est en train de bien évoluer. Nous avons déjà atteint le niveau international. Deux films ont été sélectionnés aux Oscars et sont arrivés à Cannes. Le cinéma libanais est en train d’avoir sa place au niveau mondial.

En 2018, Wanted figurait au Festival international du Film du Caire. Comment a-t-il été reçu? Le film a été bien reçu. Le film est très humain. Il est difficile de ne pas l’aimer ou si l’on n’a pas forcément aimé, de ne pas ressentir quelque chose par rapport à ces personnages assez vieux. Nous avons tous un papa, une maman, un grand-père et nous sommes tous en train de grandir. Personnellement, en voyant ce film, je vois mes parents. Il n’y a pas de raison qu’il ne soit pas bien reçu.

 

 

Une scène du film Matloubin par Nibal Arakji. © Archives Nibal Arakji.

 

 

Chaque trois ans, vous produisez un long métrage. En 2013, le film Ossit sawani a gagné de bons prix. En 2016, vous avez fait Yalla 3a2belkon chabeb, et en 2019, Wanted. Quel film a-t-il eu le plus d’échos? Et lequel est le plus proche à votre cœur? Ces films sont différents. Mais c’est mon style de cinéma, le cinéma que j’aime faire, le genre de scénario que j’aime écrire. Le problème est que ce genre de films n’a pas beaucoup de spectateurs, parce que c’est un drame, c’est assez noir. Les gens aiment plutôt aller voir un film et rigoler, prendre du plaisir, ils préfèrent le style léger. Tel était le cas du film Yalla 3a2belkon chabeb, qui a fait énormément d’entrées. Je ne peux pas dire quel film est le plus proche à mon cœur, c’est comme si vous m’emmeniez vos enfants et que nous avions à choisir l’un d’eux.

A quand votre futur projet? Je suis en train d’écrire mon prochain film intitulé Allah Yestor. J’espère le tourner d’ici moins d’un an. Propos recueillis par Mireille Bouabjian