Gaby Lteif «Empreintes sur les ondes»

Prestige N° 206, Septembre 2010

De 1973 à 1986, Gaby Lteif a réussi toutes les recettes du succès, jusqu’à devenir le symbole de toute une génération. Présentatrice de programmes à Télé Liban, elle a illuminé pendant des années le petit écran, grâce à son visage angélique, sa voix chaude, et sa grande culture. La guerre libanaise a freiné, malheureusement, son «destin oriental». Elle rejoint la France en 1986 pour intégrer Radio Monte-Carlo. Journaliste, elle présente des émissions à succès. De la littérature, à la poésie, aux arts plastiques, à la musique, au théâtre, au cinéma, ses invités étaient des acteurs majeurs de la réalité socio-politique des deux rives de la Méditerranée, une dimension interculturelle fort intéressante.

 

Gabyy à Paris

Gaby Lteif à Paris. © Archives Gaby Lteif

Racontez-nous votre enfance.Originaire de Deir el Qamar, j’ai vu le jour à Beyrouth à Achrafieh. Pensionnaire chez les sœurs, loin de ma famille, le silence a été mon compagnon ainsi que la solitude, contraste prononcé avec ma future personnalité vivante et chaleureuse, deux traits de caractère qui vont à l’encontre du monde de mon enfance. Le silence réparé par les mots, la solitude par la foule.J’ai toujours rêvé d’être écrivaine. Pourtant, la télé et la radio sont des événements majeurs qui se sont installés dans ma vie par pur hasard. Un état «fusionnel» me lie à ces deux médias, alors que ce n’était guère mon but initial. A 18 ans, j’avais décidé de partir en France pour suivre des études de philosophie et de psychologie à la Sorbonne. Mon attachement à ce domaine se reflète d’ailleurs dans mes interviews empreintes d’une ambiance profonde, où la psychologie occupe une bonne place. Mais comme ma famille a changé d’avis au dernier moment, j’ai raté mon voyage à Paris.

Comment êtes-vous venue à la télévision? Le pur hasard m’a conduit à suivre une session organisée par Télé Liban pour la formation de speakerines. A cette époque, j’étais très branchée, j’écoutais de la musique française, anglaise, et j’aimais le style hippie… J’ai passé le test, et suivi un cours de trois mois. Rentrée dans ce monde à 18 ans à peine, je décide de parfaire mes connaissances en m’inscrivant à la Faculté de l’Information et de Documentation à l’Université libanaise, section journalisme. Jusqu’à l’obtention de mon diplôme, j’étudiais et je travaillais en même temps. Ma carrière démarrait bien. J’étais heureuse, pleine de vie, et pleine de projets. Et puis, soudain malheureusement la guerre a éclaté deux ans après, tous mes rêves se sont effondrés!

Pourquoi cette décision de quitter le Liban? J’ai surmonté la guerre pendant onze ans, sous les bombes et les explosions. Nous avons dû déménager à plusieurs reprises, comme tout le monde d’ailleurs, un peu partout dans le Liban. J’aurais failli mourir plusieurs fois comme tous les Libanais. Je ne pouvais plus vivre ce drame entre le sourire à la télé, et les bombes qui tombent. Cela m’a poussée à accepter la proposition d’Antoine Naufal, directeur de l’information et des programmes à Radio Monte-Carlo Moyen-Orient à l’époque, d’intégrer l’équipe de cette radio à Paris. En 1986, j’ai quitté le Liban vers la France, via Chypre, en comptant revenir à mon pays un an après. Cependant, lorsqu’on part, on doit construire, et laisser également ses empreintes là où on se trouve. J’ai donc commencé une nouvelle procédure, une nouvelle vie, comme beaucoup de Libanais de mon âge, de ma génération, qui se trouvent partout dans le monde.

Vous avez eu la chance de vivre à Paris… Je pense que j’étais prédestinée à aller dans le monde, et surtout en France. Mon destin m’a conduite à Paris où je me suis trouvée. Vivre en France est la seule grande décision que j’ai prise dans ma vie. J’ai toujours aimé ce pays, car quand je suis née, ma mère m’a fait nommer Gaby, du prénom de son amie française. La francophonie est donc entrée dans ma vie très tôt. Je la porte en moi, aux côtés de la culture et de la langue arabes. J’ai eu évidemment de la chance, car Paris m’a ouvert les portes du monde entier, et pas uniquement de l’Europe et du monde occidental. J’ai même découvert le monde arabe à partir de la France, et de Radio Monte-Carlo. Je rêvais de faire mon doctorat à Paris, mais il fallait me construire, et m’adapter à ce nouveau rythme de travail. Plus tard, j’ai refait des études à la Sorbonne où j’ai obtenu un master 2 en journalisme culturel. C’était vraiment génial.

En fait, la plupart de vos interviews sont à thème culturel. Mon parcours m’a permis d’être confrontée aux différentes cultures des deux rives de la Méditerranée, celles de l’Orient et de l’Occident. Chaque personne qui vit en Occident, et notamment en France, a un rôle à jouer. Le mien consiste à être un pont entre les deux cultures, entre le monde arabe et le monde occidental, et notamment la France et le Liban. Cela fait vingt-quatre ans que je suis en France, et le paysage culturel arabe a beaucoup évolué. Les Arabes et les Libanais résidant en France organisent des événements fort intéressants qui animent les soirées parisiennes, à l’Unesco, dans l’Institut du Monde Arabe, et dans les différents centres culturels arabes. C’est impressionnant. Nous n’aurions pas imaginé cela il y a vingt ans.

 

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© Archives Gaby Lteif

 

Parlez-nous de votre émission à succès «L’autre visage». A Paris, j’ai eu l’opportunité de présenter à Radio Monte-Carlo Doualiya les émissions de mes rêves, celles que j’aurais aimé réaliser dans mon pays, et de côtoyer de près de personnalités des quatre coins du globe. J’en ai interviewé des centaines au cours de mon émission «L’autre visage» qui a été diffusée sur les ondes de 1997 à 2001. Pour les besoins de cette émission «intemporelle», je voyageais aux Pays Arabes et au Liban pour rencontrer des figures du monde politique, littéraire. Mon but premier était de révéler aux auditeurs l’autre visage de mes différents interviewés, chacun de nous ayant plusieurs facettes.

Gaby Lteif a-t-elle aussi plusieurs facettes? Vu que j’ai travaillé à la télé très tôt, une facette de ma personnalité est devenue publique, alors que mes autres facettes étaient vraiment inconnues. Les spectateurs me trouvaient rayonnante, alors que j’avais des questionnements et des doutes. Je me suis toujours posé des questions existentielles. Je suis une personne qui se remet toujours en question, hyper sensible, je cherche à comprendre, à savoir, à connaître… J’étais donc toujours attirée par les personnages complexes, qui ont pu surmonter tous les obstacles et les difficultés semés sur leur chemin. Apparemment je cherchais à me connaître moi-même à travers les autres. J’ai eu la chance de rencontrer d’éminents personnages, qui ont laissé des empreintes exceptionnelles sur la vie culturelle, politique et sociale.

Pourquoi avez-vous décidé de publier une sélection de vos interviews dans l’ouvrage «Empreintes sur les ondes»?C’est surtout le fait de ne pas garder ces trésors cachés. J’ai envie de faire revivre mes interviews, puisque la nouvelle de presse prend fin dès sa publication. Ces entretiens ne sont pas des scoops, ce sont des tranches de vie, des destins que j’ai voulu partager avec les lecteurs. L’occasion s’était présentée lors de l’événement: «Beyrouth, capitale mondiale du livre». Et vu que je suis en train d’écrire ma propre expérience, mon vécu, mon parcours entre Beyrouth et Paris, j’ai voulu mettre la lumière sur ces personnalités, avant de parler de moi-même. En fait, ma propre expérience est certes une partie de ma mémoire, mais aussi celle de Radio Monte-Carlo.

Votre face médiatisée et connue du public, est-elle si différente de votre autre face? (rires). Elles se complètent comme le feu et la lumière (elle le dit en arabe, nar et nour). En fait, je n’aime pas me définir, et je n’ai même pas eu l’occasion de le faire. Il est vrai que j’ai fait un passage à la télé pendant treize ans, à la radio aussi, mais je n’ai pas eu le temps de continuer ma mission au Liban, je l’ai poursuivie en France. La rupture du départ est ma plus grande blessure.

Parlez-nous de vos différentes émissions radio. J’ai dirigé en direct et en public la Table ronde au Café Littéraire de l’Institut du Monde Arabe à Paris pendant neuf ans, ainsi que Le salon du Vendredi, un salon franco-arabe culturel et artistique que j’ai présenté en direct de l’hôtel Royal Monceau à Paris, pendant neuf ans aussi. J’ai reçu dans le cadre de ce magazine des invités prestigieux représentant le brassage culturel et artistique. Parmi mes autres émissions sur Radio Monte-Carlo, je cite également Coulisses des médias arabes. J’ai actuellement deux émissions: Sans Masque, qui tend à la découverte des différentes facettes de personnalités du domaine politique, culturel, médiatique et artistique, et Salon parisien, qui se veut un pont entre les manifestations culturelles et artistiques à Paris et celles du monde arabe. Au cours de ma carrière, j’ai interviewé un grand nombre d’intellectuels, d’hommes de culture, et d’artistes arabes, mais aussi des personnalités du paysage culturel français. En fait, je porte un message politique à travers la culture celui du dialogue qui mène à la paix.

Quel a été le plus beau jour de votre vie? C’est peut-être le jour où j’ai reçu le Prix de la Réussite au Féminin en 2006, au Sénat français, en présence de ma mère et, avec comme marraine l’ambassadrice du Liban en France, SE Sylvie Fadlallah. Nous étions dix femmes lauréates du monde entier. J’étais très émue, parce que le Liban vivait cette année-là une période infernale.En plus, j’étais partagée. Je n’ai jamais eu un vrai bonheur. Au Liban, je n’avais pas le temps de souffler à cause de la guerre et, en France, j’étais toujours déchirée entre la France et le Liban.

 

 

Avec Le Patriarche Hazim

Gaby Lteif avec le patriarche Ignace IV Hazim. Photo: Archives Gaby Lteil

Avec Ounsi El Hage

Gaby Lteif avec Ounsi el Hage.Photo: Archives Gaby Lteif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’est-ce que vous regrettez le plus? La guerre du Liban.

Racontez-nous quelques anecdotes tirées de vos interviews. Omar Chérif m’a raconté qu’il est devenu international à cause de son poids. Lorsqu’il était gosse, il était obèse. Sa mère l’a mis dans une école anglaise, vu que les Anglais à l’époque étaient connus pour leur malbouffe. Et c’est là-bas qu’il a appris l’anglais, ce qui l’a aidé à devenir international. Le célèbre poète Adonis labourait et cultivait la terre jusqu’à l’âge de 13 ans, pendant des années il a vécu au Liban: «Le Liban est comme l’amour en permanente éclosion» dit-il. Le poète, philosophe, Ounsi el Hage a perdu sa mère à l’âge de 8 ans, cela l’a profondément affecté, et l’a rendu passionné par la justice, «c’est une obsession sans pitié» pour lui. Zaki Nassif était malade lorsqu’il était jeune. Les enfants jouaient, et lui ne le pouvait pas. Souffrant de la privation, il observait les gens, contemplait la vie autour de lui. Sa mère qui avait une belle voix était sévère «elle avait la main dure».Parmi les autres personnalités que j’ai interviewées, le patriarche Michel Sabbah de Jérusalem que j’ai rencontré à Paris. La souffrance du peuple palestinien se lit sur son visage, notamment la quasi-absence des chrétiens dans le pays du Christ! En interviewant Boutros Boutros Ghali, à titre d’exemple, j’avais l’impression de vivre avec les Nations unies, avec l’Egypte. Le célèbre ministre des Affaires étrangères Fouad Boutros, avait bien résumé la relation de la culture à la politique: «Quand la culture se mêle au pouvoir elle perd un aspect important de son rôle». Chacun a une histoire. Résumer les vies de mes interlocuteurs, leurs expériences, les coulisses de leurs vies, est une expérience très intéressante, très enrichissante.

Avez-vous fait face à des situations intimidantes au cours de vos interviews? Je suis allée interviewer le patriarche Ignace IV Hazim à l’hôtel Royal Monceau à Paris. Il me reçoit chaleureusement, j’étais vraiment heureuse. J’ai essayé à plusieurs reprises de faire fonctionner l’enregistreur. En vain! Sa sainteté m’a dit: «Restez, nous allons discuter et vous reviendrez demain pour l’enregistrement». Nous avons beaucoup parlé. Je lui ai posé beaucoup de questions sur la vie, la solitude… Pour moi, cette rencontre était une leçon de vie. Le lendemain, je suis revenue, et nous avons enregistré l’interview. Propos recueillis par MARCELLE NADIM