Georges Salibi

 

Prestige Nº 255, Octobre 2014
  

Ambitieux et passionné par son travail

IMG_8409

© Archives Georges Salibi / Photo: Jean Keyrouz

Ferme et courtois, Georges Salibi ne se prive pas de poser des questions pertinentes à ses invités.

Au Liban, ils se comptent sur les doigts de la main, les animateurs de talk-shows. Ce métier est-il donc si difficile à exercer? Il semble bien que oui, car ces spécialistes du savoir parler et de la culture du dialogue jouissent aux côtés du talent, de qualités indispensables, tels la connaissance générale, la préparation sérieuse et le langage direct et décent. Si depuis treize ans Georges Salibi a réussi à offrir le meilleur de lui-même aux téléspectateurs dans son talk-show hebdomadaire Al Osboue fi Saa, c’est bien grâce à ces atouts. Bien plus, au cours d’une visite cordiale et enrichissante effectuée à Prestige, il dévoile ses nouveaux talents cachés de réalisateur et de producteur.

Comment êtes-vous venu au monde médiatique? C’est une histoire d’amour qui a commencé à l’âge de trois ans. Une passion que j’avais de découvrir un poste, la radio, cette boîte à sons qui m’attirait irrésistiblement, et de balbutier le nom de l’animatrice Nahida Fadl el Dajjani diffusant une émission que ma mère aimait toujours écouter avec les nouvelles sur Radio Liban, la station officielle et unique à l’époque. Cette passion pour la radio et l’écriture m’a habité jusqu’à la fin de mes études scolaires. Au stade universitaire, mes parents rêvaient de me voir médecin ou ingénieur, et moi je rêvais de médias et d’information. Après avoir fait deux ans de gestion pour les contenter, je me suis dirigé vers l’information. En première année de faculté, j’avais choisi comme travaux pratiques, d’interviewer Maguy Farah, la star de la Voix du Liban à l’époque. Quel ne fut mon bonheur quand elle me fit remarquer que j’avais une belle voix. Fier de ce témoignage, j’étais déterminé à intégrer la Voix du Liban à la fin de mes études. En 1990, je fis mon entrée à la radio pour présenter les nouvelles et des programmes socio-culturels. Puis ce fut le tour de Télé Liban.

Depuis combien de temps êtes-vous à la télé? Mon entrée à la télévision, en l’occurence à Télé Liban, a été faite à l’initiative de mon ami le réalisateur Wissam Chahine, qui cherchait de nouvelles figures et de nouveaux présentateurs. J’ai réussi à animer une soirée hautement culturelle, avec Salwa Katrib et Roméo Lahoud entre autres vedettes. Pendant deux ans, de 1999 à 2001, j’ai animé le programme matinal comprenant les titres des journaux, un rendez-vous politique, un dialogue avec un invité en direct… En septembre 2001, avec la réouverture de la chaîne Al Jadeed, on m’a demandé de présenter le journal télé et d’animer le dimanche, un talk-show politique Al Osboue fi Saa (une semaine en une heure) dont la diffusion se poursuit depuis treize ans.

_ILY3227

© Archives Georges Salibi

Georges Salibi entretenant le leader Walid Joumblatt à son domicile à Clemenceau.
 
 

En 2003, vous aviez déclaré à Prestige: «Je rêve de réaliser un documentaire historique. Le talk-show dure le temps de l’émission, le documentaire perdure». En 2013, vous avez réalisé votre rêve avec Les années Lumières Liban 1950-1975. Racontez-nous… Je suis heureux d’avoir réalisé ce rêve. Je l’avais d’ailleurs évoqué pour la première fois à Prestige, qui m’a porté bonheur. J’avoue que j’ai toujours eu cette passion des documentaires. En pensant à mon Liban qu’on surnommait la Suisse de l’Orient, et à l’âge d’or de Beyrouth, j’ai eu envie de découvrir cette belle époque nostalgique que je n’ai pas connue personnellement. C’est ainsi qu’est né le documentaire évoquant ce Beau Liban, «Les années Lumières Liban 1950-1975». Jean Keyrouz a réalisé le film et il en a même composé quelques partitions.

Quelle nouveauté avez-vous apporté dans ce documentaire? Le documentaire qui a exigé neuf mois de préparation sérieuse et continue, est centré sur la culture et le tourisme qui étaient florissants à cette époque. J’étais le narrateur et j’ai abordé plusieurs thèmes d’une manière poétique: Beyrouth et ses principales rues, le théâtre, le cinéma, les festivals, notamment celui de Baalbeck, la presse, la télé au Liban, etc. J’ai choisi dix-huit personnalités cultes libanaises, symboles impressionnants et illustres de cette époque, qui ont porté de précieux témoignages, chacune dans son domaine, simultanément avec la projection de photos uniques des lieux. Je cite May Arida, Nidal el Achkar, Abdel Halim Caracalla, Mounir Bou Debs, Roméo Lahoud, Wadih el Safi, Ounsi el Hage, Adel Malek, Gaby Lteif, Mona Ross…

Où avez-vous projeté le documentaire? A l’Institut du Monde Arabe à Paris, en 2013, puis à New York et à Washington. Il a été aussi projeté à Bruxelles, sous le patronage de l’ambassadeur du Liban en Belgique. La réaction du public dans ces pays était stupéfiante, notamment lors des interventions de l’illustre May Arida racontant l’inauguration du Festival de Baalbeck par le président Camille Chamoun, ou encore celle de la légendaire Nidal el Achkar relatant ses déboires avec les autorités lors de la fermeture de son théâtre. Les circonstances m’ont empêché jusque-là de le projeter au Liban, mais j’espère le faire en automne, avec une tournée dans les universités, afin que les jeunes voient la beauté de cette belle époque.

khaled ayyad (224)

© Archives Georges Salibi

Georges Salibi à Baalbeck, avec les ministres Raymond Arayji et Michel Pharaon, et la vedette Assi el Hellani qui a présenté son spectacle malgré tous les incidents qui menaçaient la Békaa.

 
 

Avez-vous l’intention de fonder une société de production? Depuis 2005, soumis à de fortes pressions, entre ma fonction, les recherches, les archives, le montage, des amis m’ont conseillé de créer une société de production. C’est ainsi que je prévois de lancer la Metro GS Productions.

Quels sont vos futurs projets? Le documentaire sur la belle époque a constitué le point de départ, ma première expérience. Actuellement, un projet très intéressant est en voie de préparation, un autre rêve à concrétiser. J’aimerais réaliser un documentaire relatif aux anciennes demeures de Beyrouth, un patrimoine foncier immortel en voie de disparition. Je vais puiser mes informations dans de nombreuses sources: le ministère de la Culture, l’APSAD, avec des témoignages de personnalités réputées.

WAEL4866

© Archives Georges Salibi

Georges Salibi avec la chanteuse Julia Boutros.
 
 

Vous animez le talk-show du dimanche Al Osboue fi Saa. Quelles difficultés rencontrez-vous en dialoguant avec certains invités? Après treize ans de diffusion, les difficultés ont été aplanies. Le défi qui reste à relever est de garder le niveau d’excellence déjà atteint, d’évoluer, de forger l’autocritique pour avancer, de créer des nouveautés et de m’améliorer moi-même en améliorant mon émission. Je ne peux plus me permettre d’être coulant et accommodant dans mon métier.

Pourquoi n’invitez-vous pas des femmes à votre émission? Tout d’abord, j’aimerais dire que le taux des femmes politiques ainsi que celles qui souhaiteraient paraître sur le petit écran est minime. N’empêche que pour ma part, je m’estime chanceux d’avoir accueilli trois Premières dames dans mon émission. Pour sa première apparition à la télé, Wafaa Sleiman a été mon invitée, Mouna Haraoui et Nayla Moawad aussi. De même, les journalistes May Chidiac et Scarlett Haddad, la ministre Mona Afeiche, la députée Nayla Tuéni, princesse Hayat Arslane…

Vous avez évolué du parler adouci à l’esprit combatif. Quel personnage vous a-t-il donné du fil à retordre? Il n’y a pas de personnage en particulier. C’est plutôt un ensemble de réactions violentes venant de la part de certains invités qui gâchent l’atmosphère censée être saine. Le taux d’injures entre les invités a atteint son paroxysme. Ou encore l’invité qui lance un défi à l’autre et n’hésite pas à quitter le studio s’il est mécontent. L’ambiance est viciée et décevante.

Et le personnage le plus charismatique? Là aussi, il n’y a pas un personnage mais plusieurs qui ont du charisme. A titre d’exemple, je cite le leader Walid Joumblatt qui est toujours attendu et suivi, le président de la Chambre Nabih Berri, Sayed Hassan Nasrallah, le général Michel Aoun, Dr Samir Geagea, Sleiman Frangieh.

Vous avez accueilli le ministre Sleiman Frangieh et l’émission a eu du succès… C’était une première. Loin d’être un talk-show rituel, j’ai montré l’autre face non politique de l’invité. L’émission a nécessité un mois de préparation. Nous avons survolé la région à bord d’un avion piloté par le ministre en personne, nous avons également rencontré sa famille dans sa demeure. Nous avons aussi découvert les surfaces agricoles défrichées et la splendeur de la réserve naturelle. Autant de nouveautés qui ont apporté une touche de beauté et d’originalité à l’émission.

Comment conciliez-vous objectivité et subjectivité? Une fois entamée la musique du générique avant le début de l’émission, c’est le profil du présentateur objectif et engagé qui se dessine. Mais quand il s’agit d’événements fâcheux qui me révoltent en tant que citoyen, ou encore d’une atteinte à l’ordre public, je deviens subjectif, parce que ma parole est censée exprimer la douleur des citoyens.

Photo By Waelladki (56)

© Archives Georges Salibi

Et avec Tahseen Khayat, P.-D.G. de NTV, Al Jadeed.
  

D’où puisez-vous vos sources d’information? Je les puise à travers le suivi quotidien et continu des événements dans les journaux et les communiqués. C’est aussi un travail d’équipe qui prépare un résumé des faits. Egalement de mes propres recherches, de sources privées, de mes amis journalistes ou encore du hasard.

Prestige d’octobre est dédié à l’Homme. Que diriez-vous à la jeunesse masculine? Quel portrait faites-vous de la femme? Et quel message lui adresseriez-vous? Sans prétendre lui faire un sermon, je demanderais à la jeunesse masculine de se concentrer davantage sur les rapports humains. La technologie a envahi la nouvelle génération qui ne communique plus oralement mais à travers les réseaux sociaux. Parler de vive voix avec une personne est essentiel pour distinguer le timbre, l’accent et le ton. Nous assistons à un manque total de dialogue et de communication. La femme attrayante doit avoir un sacré mélange: la raison, la pensée, l’esprit et ce charme séducteur qu’on ne retrouve jamais chez une femme «belle». La Libanaise est une femme moderne par excellence, de cette modernité puisée de l’Occident, à laquelle elle a ôté malheureusement cette simplicité nécessaire et essentielle, pour se pomponner et s’affubler de maniérisme.

Jusqu’à quand appellera-t-on ce monde: «A man’s world?» Je traduirais «man» par l’être humain. Il y a des femmes qui ont une volonté, une ténacité, une planification et une détermination qui font défaut chez beaucoup d’hommes. De même pour l’homme. L’important est la raison.

Votre principal trait de caractère? Têtu, patient, tenace et persévérant. Calme, de ce calme qui peut se transformer en tempête.

La qualité préférée chez un homme, une femme? Moralité, caractère, noblesse et grandeur d’âme de l’homme; tendresse vitale de la femme, même si elle est présidente de la République.

Qu’appréciez-vous chez vos amis? Ceux qui gardent le secret, les hommes de dialogue et les personnes sympathiques.

Votre principal défaut? Méticuleux, perfectionniste, maniaque.

Vos hobbies? Le sport, la natation, le cinéma, le théâtre, la musique, les romans historiques et les livres de Ounsi el Hage. Ma grande passion? Les chansons de la diva Feyrouz.

Si vous n’étiez pas à la télé, qui aimeriez-vous être? Votre héros dans la vie? Ecrivain dramaturge ou réalisateur de cinéma ou de théâtre. Il n’y a pas d’héros spécifique, c’est plutôt un ensemble de qualités et de valeurs de l’homme.

Vous êtes pour la femme qui dit oui ou qui dit non? Il n’est pas bon que la femme dise toujours oui. Parfois on apprécie celle qui dit non, mais pas toujours.

Qu’espérez-vous dans ce désespoir de stabilité régionale? Nul ne peut prédire l’avenir. Mais il semble que la conjoncture régionale et internationale soit favorable au maintien de la stabilité au Liban.

Rêvez-vous d’un nouveau style de talk-show au Liban? Le rêve est toujours permis, mais sa réalisation demeure pénible.

Propos recueillis par MIREILLE BRIDI BOUABJIAN